À l’occasion du troisième anniversaire du Déluge d’al-Aqsa, les propos les plus sévères n’ont pas été tenus à Tel-Aviv ni à Washington, mais à Téhéran, dans les pages d’un journal supervisé par le représentant du Guide suprême. On pouvait y lire que l’opération avait été une erreur stratégique majeure, et que parmi ses conséquences les plus graves figurait la sortie de la Syrie de l’axe pour rejoindre le camp adverse. Certes, il s’agit de la position d’un journal, et non de celle d’un État. Mais, elle a fait effet de bombe.

Ali Khamenei, le Guide au nom duquel la guerre avait été menée, a été tué dans son bureau à Téhéran le 28 février 2026. Ce qui n’a pas été dit, en revanche, c’est que la première pierre de «l’unité des fronts» n’est pas tombée à Damas ni à Gaza, mais bel et bien à Beyrouth. Le projet s’est retourné contre ses propres promoteurs, et c’est le Liban qui en a payé les frais.

Quatre fronts et cinq échéances. Ismaïl Haniyé a été tué à Téhéran le 31 juillet 2024, chez ses protecteurs. Hassan Nasrallah est mort dans la banlieue sud de Beyrouth le 27 septembre 2024, dans les souterrains depuis lesquels il promettait de libérer Jérusalem. Yahya Sinwar a été tué à Rafah le 16 octobre 2024. Bachar el-Assad est tombé le 8 décembre 2024, faisant se fissurer le pont terrestre. Puis vint le tour de Téhéran elle-même.

Pire encore, la doctrine n’est pas tombée sur un champ de bataille: ce sont ses propres partisans qui y ont mis fin. Le 27 novembre 2024, le Liban a accepté un cessez-le-feu libanais alors que Gaza brûlait encore. Gaza, elle, a dû attendre dix mois et demi, jusqu’au 10 octobre 2025, pour connaître à son tour une trêve. Autrement dit, le front de soutien a été fermé avant le front qu’il était censé soutenir. Puis, le 2 mars 2026, deux jours après la mort de Khamenei, le Hezbollah a repris ses tirs. Il ne l’a pas fait pour Gaza, mais pour Téhéran. C’est ainsi que le Liban a été le premier à rompre avec cette logique, et le dernier à faire son mea culpa.

Pendant que les fronts se refermaient, les autres construisaient. La Syrie est sortie de l’axe: la loi César a été abrogée en décembre 2025, le pays a été retiré de la liste des États soutenant le terrorisme le 24 août 2026, et des milliards de dollars d’aide du Golfe ont afflué.

Le 7 août 2026, un accord de défense commune a été signé à La Mecque entre l’Arabie saoudite, le Pakistan et la Turquie. La nouvelle architecture sécuritaire de la région a ainsi été construite par ceux qui sont restés à l’écart de la guerre du 7 octobre.

Quant à la Palestine, elle a été reconnue en septembre 2025 par le Royaume-Uni, la France, le Canada, l’Australie et d’autres pays, non grâce aux missiles, mais par la voie diplomatique. Pendant ce temps, Gaza est désormais, sur le papier, placée sous la responsabilité d’un Conseil de paix présidé par Donald Trump, d’un comité technocratique sans le Hamas et d’une force internationale de 5.000 hommes qui n’a pas encore été déployée. La reconnaissance de l’État progresse, tandis que la souveraineté sur le terrain recule.

Pour le Liban, le bilan est lourd: des milliers de morts et de blessés depuis le 8 octobre 2023, selon les chiffres du ministère de la Santé, dont près de la moitié au cours de la seule guerre de 2026, sans compter les membres du Hezbollah dont le sort reste inconnu. La Banque mondiale a évalué le coût des dégâts à 14 milliards de dollars et les besoins de reconstruction à 11 milliards, mais son estimation s’arrête à décembre 2024, c’est-à-dire avant la guerre de 2026.

De son côté, le secrétaire général du Hezbollah a déclaré le 27 septembre qu’Israël avait échoué à briser la résistance et appelé à geler les négociations.

Or, rester en vie n’est pas une victoire en soi. Cela signifie tout simplement que l’on n’est pas mort.

Et le Liban a accompli l’impensable: il a négocié publiquement avec Israël, expulsé l’ambassadeur iranien en mars, puis décidé, le 5 août 2025, de placer les armes exclusivement entre les mains de l’État. Mais l’armée a annoncé le 9 septembre avoir établi un contrôle opérationnel dans trois zones pilotes et saisi 1.818 armes et munitions, dont 86% étaient des munitions qualifiées de légères, autrement dit de la ferraille. Elle n’a pas précisé pour autant la part appartenant au Hezbollah, ni fait état d’un seul dépôt d’armes, d’un seul tunnel ou d’une seule arrestation.

Partant, chacune des zones pilotes reste encore à consolider.

La Syrie est sortie de l’axe et en a été récompensée; nous y sommes restés et en avons payé seuls le prix.

Le Hezbollah affirme que la voie adoptée par l’État n’a permis ni retrait israélien, ni libération de prisonniers, ni fonds pour la reconstruction, alors qu’Israël est toujours présent sur cinq positions et mène des frappes quasi quotidiennes. C’est exact. Mais cela ne fait pas du fusil une issue: cela signifie uniquement que les négociations avancent trop lentement.

Sur quoi le Hezbollah mise-t-il aujourd’hui? Sur le retour d’un guide depuis Machhad? Sur un front qu’il a fermé de ses propres mains avant de le rouvrir pour les beaux yeux de Téhéran, et non pour Gaza? Sur un Golfe qui financerait ceux qui n’ont pas remis leurs armes? Qu’attendons-nous?

La Syrie, c’est réglé. Gaza a été placée sous tutelle. L’Iran négocie tout en combattant, autour du détroit d’Ormuz et non autour de la Palestine. Et le Liban reste en suspens.

Et ce n’est pas un hasard: c’est à Beyrouth que la première pierre est tombée, le 27 novembre 2024, et c’est de Beyrouth seulement que le compte devra finalement être soldé. L’unité des fronts n’a pas été vaincue d’un seul coup: elle est tombée front après front.

Il ne reste désormais plus que le nôtre.

Soit le dernier front d’une guerre qui n’est pas terminée, soit le premier État d’un nouvel ordre régional.