Quatorze semaines nous séparent du 31 décembre, date à laquelle le mandat de la Finul prend fin. À New York, le Premier ministre Nawaf Salam a assuré cette semaine qu’aucun vide ne devait suivre le départ des Casques bleus. La veille, le président de la République avait averti qu’un non-renouvellement sans solution de remplacement créerait un vide dangereux pour la sécurité, particulièrement dans un contexte d’occupation persistante.

Mais à force de redouter le vide que laisserait son départ, on évite de regarder celui que sa présence n’a jamais réussi à combler.

Quarante-huit ans de déploiement. Trois guerres majeures. Aucune empêchée. Des armes au sud du Litani, des violations répétées, des villages détruits. La Finul est restée. La sécurité, elle, n’a jamais été durablement assurée.

Ce bilan mérite mieux qu’une défense automatique au nom des services rendus. Une force internationale ne peut pas être jugée uniquement sur sa longévité, le nombre de ses patrouilles ou l’épaisseur de ses rapports. Elle doit aussi être évaluée à l’aune de ce qu’elle change pour les populations. Et pour les habitants du Sud qui ont vu leurs maisons disparaître sous les bombardements, la présence des Casques bleus n’a pas constitué une protection suffisante.

L’argument du mandat revient alors comme une réponse à tout. La Finul n’a pas été chargée de désarmer le Hezbollah. Elle ne dispose ni de pouvoirs illimités de perquisition ni de la capacité de se substituer à l’armée libanaise. Soit. Mais les limites d’un mandat expliquent une impuissance; elles ne la transforment pas en réussite.

Si la mission ne permet pas d’agir sur les causes de l’instabilité, pourquoi son renouvellement a-t-il si longtemps tenu lieu de réponse politique?

Observer, recenser, documenter, rapporter: ces fonctions ont leur utilité. Elles ne sauraient suffire à justifier indéfiniment un dispositif dont les limites éclatent à chaque nouvelle guerre.

Entre le 21 juin et le 11 août, la Finul a recensé plus de 1.700 violations aériennes israéliennes, plus de 100 raids et plus de 1.800 tirs d’artillerie, sans tir en retour sur cette période. Le rapport du secrétaire général fait également état, jusqu’à la mi-2025, de près de 194 caches attribuées au Hezbollah et de six à l’armée israélienne.

Ces chiffres sont accablants. Mais ils ne constituent pas seulement un inventaire des violations. Ils donnent aussi la mesure de l’écart entre la présence internationale et sa capacité à faire respecter les règles.

Documenter une violation ne l’empêche pas. Identifier une cache ne règle pas la question des armes. Transmettre un rapport ne protège pas une maison. À force de présenter le témoignage comme la principale justification de la Finul, on finit par reconnaître combien les attentes ont été revues à la baisse.

La force onusienne rappelle elle-même que les soldats de la paix ne peuvent se substituer à une volonté politique. C’est exact. Mais cet aveu pose une question autrement plus dérangeante: combien de temps peut-on maintenir une mission en sachant que les conditions de son efficacité ne sont pas réunies?

La responsabilité ne repose évidemment pas sur les seuls Casques bleus. Elle engage aussi ceux qui ont défini leur mandat, ceux qui l’ont renouvelé et les autorités libanaises auxquelles revient l’exercice de la souveraineté. Mais cette responsabilité partagée ne justifie pas de soustraire la Finul à l’examen de son bilan.

Sur le terrain, les rapports se succèdent et les faits accomplis s’installent. En juin, le ministre israélien de la Défense jurait qu’il ne reculerait pas d’un iota avant le désarmement du Hezbollah. En août, il ordonnait de se préparer à une présence prolongée. Washington l’a rappelé publiquement à l’ordre, estimant qu’une occupation permanente contredirait l’accord-cadre. Pendant ce temps, les coordonnées de la «ligne jaune» changent au fil des jours.

La Finul observe. Mais qui empêche cette situation de s’enraciner?

Son départ ne résoudra rien à lui seul. L’impréparation de la relève est même alarmante.

L’armée libanaise réclame 3 milliards de dollars. L’Europe évoque à peine 100 millions d’euros. Vendredi dernier, Paris a réuni 17 États et organisations sans obtenir la moindre promesse concrète. La proposition franco-italienne ne dispose, à ce stade, ni de garanties, ni d’un mandat, ni d’un cadre légal clairement établi. Et la France, qui préside le Conseil de sécurité ce mois-ci, n’a soumis aucun texte.

Voilà donc le Liban placé devant une alternative désolante: défendre une mission dont les insuffisances sont manifestes ou attendre une relève qui n’existe encore que dans les déclarations.

Une force européenne sans mandat? Une cellule à Naqoura sans présence sur le terrain? Une armée libanaise à laquelle on demande toujours davantage, en lui promettant des moyens qui n’arrivent pas?

Le président du Parlement a averti que, sans couverture onusienne, le Liban risquait de perdre une partie de son ancrage juridique international. Cette préoccupation mérite d’être entendue. Mais, une couverture juridique ne saurait tenir lieu de politique de sécurité, pas plus qu’un drapeau des Nations unies ne suffit à garantir la souveraineté.

Le Liban a besoin d’un dispositif crédible: un mandat clair, des moyens réels, une articulation effective avec l’armée et des engagements politiques qui donnent des suites aux violations constatées. Reconduire les mêmes limites sous un autre nom ne constituerait pas une solution.

Quatorze semaines restent pour décider. Elles doivent servir à préparer la suite et à demander des comptes sur ce qui a précédé.

Car le véritable échec serait de retenir de quarante-huit ans de présence internationale cette seule ambition: qu’il reste quelqu’un pour constater le prochain désastre.