Le coup de force n'a pas eu lieu, pour le moment, là où on l'attendait. On guettait Beyrouth. Il est venu du Yémen. Les Houthis tiennent désormais une grande partie de la côte de la mer Rouge. Ils contrôlent Bab el-Mandeb, cette porte de trente kilomètres par laquelle passe 12 % du commerce mondial.

Cette milice, inféodée à Téhéran, bombarde Riyad. Les images de frappes sur la capitale saoudienne sont faites pour choquer et saper la confiance. Le royaume qui se voyait en arbitre du Moyen-Orient reçoit les missiles en plein cœur, fournis et renseignés par Téhéran, qui a même entamé la construction de radars sur les bords de la mer Rouge.

La manœuvre est d'une simplicité biblique. À l'est, l'Iran a, en grande partie, la main sur le détroit d'Ormuz. À l'ouest, son supplétif tient Bab el-Mandeb. L'Arabie saoudite, qui avait précisément construit son oléoduc vers Yanbu pour contourner Ormuz, découvre que le plan B donne sur une mer toute aussi menacée. Deux robinets, deux mains iraniennes. L’Arabie, premier exportateur de pétrole de la planète, voit ses routes d'exportation se refermer les unes après les autres.

Face à cela, le grand allié américain explique qu'il n'a aucune envie d'ouvrir un second front. Ce n'est pas le moment de rallumer un conflit dont les flammes lécheraient les élections américaines de mi-mandat.

Pendant des décennies, un contrat tacite avait structuré le Moyen-Orient. Les monarchies du Golfe assuraient une grande partie de l'approvisionnement énergétique mondial. En échange, les États-Unis garantissaient, directement ou indirectement, leur sécurité. Et chacun pouvait poursuivre ses propres intérêts.

Mais, ce système est aujourd'hui en faillite.

Les États-Unis, confrontés à leurs propres contraintes militaires, économiques et politiques, hésitent à s'engager militairement. L'Europe, belle au bois dormant, ne peut que constater l'envolée des prix des carburants et craint que ses consommateurs ne finissent par se fâcher.

Le vieux mécanisme de sécurité du Golfe n'est plus aussi automatique qu'il l'était.

Et Riyad l'a compris à ses dépens.

Oh ! J'ai failli oublier. Il y a bien le pacte de La Mecque, signé en grande pompe le mois dernier et présenté comme le socle d'une riposte islamique commune entre l'Arabie, le Pakistan et la Turquie. Il est mort avant d'avoir vécu. Un pacte que personne n'applique n'est qu'un communiqué. C’est d’ailleurs un communiqué conjoint entre l’Arabie, le Pakistan, la Turquie et l’Égypte qui a appelé ce mardi à la reprise des discussions diplomatiques. Autant parler de tempête dans un verre d’eau!

Mohammed ben Salmane est même allé chercher de l'aide au Caire. Il a trouvé un pays qui a le Yémen en travers de la gorge. Les Égyptiens s'y sont enlisés dans les années soixante, pour une guerre qui a coûté cher en hommes et en prestige et dont Nasser ne s'est jamais relevé. Près de 26 000 soldats égyptiens avaient perdu la vie. On ne fait pas remonter un souvenir pareil pour un chèque, fût-il saoudien.

Reste le gouvernement d'Aden, qui ne pèse pas assez lourd pour renverser la situation et qui a été balayé par les Houthis en quelques jours.

Le royaume est donc seul, avec ses avions et ses milliards.

Or ces milliards avaient une autre destination. Mohammed ben Salmane voulait changer de siècle et faire de son pays une puissance économique moderne. Vision 2030, des villes nouvelles, le tourisme, la technologie. Les investisseurs qu'on attirait à coups de conférences. Tout cela suppose la paix, ou au moins la stabilité. Au lieu de bâtir, Riyad paie une guerre qu'il n'a pas choisie et qu'il subit.

C'est une leçon encore plus importante pour nous, au Liban.

L'Arabie saoudite dispose d'un État, d'une armée, de ressources financières considérables et d'alliances internationales. Pourtant, elle découvre une chose essentielle. La sécurité d'un État ne peut pas dépendre uniquement de la supériorité militaire ou de la protection d'un allié.

Que dire alors d'un pays comme le Liban, qui ne contrôle même pas l'ensemble des armes présentes sur son territoire?

C'est le cauchemar auquel le Liban est confronté. À Beyrouth, nous discutons depuis des années de la souveraineté, du monopole des armes et du rôle de l'armée.

La crise saoudienne rappelle une vérité simple: un État ne peut être souverain que s'il est capable d'assurer lui-même sa sécurité. Il ne peut pas avoir plusieurs centres de décision militaire. Il ne peut certainement pas accepter de déléguer une partie de sa souveraineté à une milice armée et espérer ensuite que les autres États garantissent son intégrité. 

La souveraineté ne se sous-traite pas.

Le Hezbollah, qui l'a bien compris, se tait et fait profil bas. Sauf quand il s'agit de faire des effets de manche sans cravate et sans conséquences au Parlement devant les caméras. Ce silence n'a rien d'apaisé. Sa position n'a pas bougé d'un millimètre. La milice refuse avec une obstination morbide toute idée de désarmement. Elle attend son heure, les ordres iraniens, et regarde ses alliés étrangler le Golfe. L'État, la reconstruction, le retour des réfugiés… tout cela attendra, et le Liban continuera de servir de variable d'ajustement à la stratégie de Téhéran.

Nous voilà donc au point de départ. Une milice qui refuse de désarmer, un État qui n'ose pas l'y contraindre par la force, et une région où l'Iran avance ses pions sur tous les échiquiers à la fois, quand ses adversaires en sont encore à se demander qui doit bouger en premier.

On n'est pas sortis de l'auberge. Et l'aubergiste porte un turban noir.

Dans ce Moyen-Orient chamboulé, tant que les États ne maîtriseront pas leur sécurité et donc leur destin, le futur restera suspendu aux missiles du présent.

La Rochefoucauld disait : «Nous sommes souvent plus seuls que nous ne le pensons.»

L'Arabie vient de le découvrir. Le Liban, lui, le sait depuis longtemps.