Hier grand port du café, Mokha est aujourd’hui un point d’appui militaire aux portes de Bab el-Mandeb. Sa prise par les Houthis redonne aujourd’hui une portée géopolitique au nom familier de «moka».

Dans les tasses, le moka évoque une boisson veloutée où le café rencontre le chocolat. Sur les cartes militaires, Mokha désigne désormais un tout autre mélange: celui des routes maritimes, des rapports de force régionaux et de la guerre au Yémen. Le 10 septembre, les Houthis, soutenus par l’Iran, ont pris cette ville portuaire de la côte occidentale yéménite, située à environ 70 kilomètres au nord du détroit de Bab el-Mandeb. Leur avancée s’est prolongée vers le littoral et plusieurs îles de la mer Rouge, rapprochant le mouvement d’un passage décisif pour les échanges entre l’Asie, l’Europe et la Méditerranée.

Cette conquête remet dans l’actualité un nom familier, le revêtant des enjeux socio-politiques d’hier et d’aujourd’hui. Bien avant les missiles, les drones et les pétroliers, Mokha commandait déjà la circulation d’une marchandise mondiale: le café.

Un port qui exporte les mots

Le nom français «moka» vient du nom de la ville yéménite Mokha, ou al-Mukhā en arabe. Il apparaît au XVIIIᵉ siècle, époque à laquelle ce port servait de point de départ au café d’Arabie exporté vers l’Europe. Les premiers usages sont présents dans des formules comme «café venant de Moka» ou «caffé de Moka», puis simplement «moca» et «moka» comme nom commun.

Or l’histoire du produit est plus vieille que celle du mot français. Le caféier est originaire des hauts plateaux d’Éthiopie, mais c’est au Yémen que la culture, la préparation et le commerce du café prennent une ampleur déterminante à partir du XVᵉ siècle. Les grains cultivés sur les hauteurs yéménites étaient acheminés vers Mokha, sur la mer Rouge, puis embarqués vers les grands marchés du monde musulman et, plus tard, vers l’Europe et l’Asie.

Entre les XVIᵉ et XVIIIᵉ siècles, le port de Mokha devient l’un des principaux centres du commerce mondial du café. Son nom finit par désigner les grains qui en partent, même lorsque ceux-ci proviennent des régions montagneuses de l’intérieur.

Dans ses usages modernes, le moka désigne une boisson composée d’espresso, de lait et de chocolat, ainsi qu’une pâtisserie au café. Le mot se retrouve également dans la cafetière Moka, popularisée en Italie au XXᵉ siècle par la Moka Express de Bialetti, qui prépare un café corsé sous l’effet de la pression de la vapeur.

Mokha, un verrou sur la mer Rouge

Aujourd’hui, l’importance de Mokha tient à sa proximité avec Bab el-Mandeb. Ce détroit relie l’océan Indien à la mer Rouge, puis au canal de Suez et à la Méditerranée. Toute menace sur cette voie stratégique rallonge les trajets maritimes et alourdit les coûts du fret, de l’assurance, de l’énergie et des marchandises.

La prise de Mokha offre aux Houthis un point d’appui proche du détroit et s’inscrit dans leur progression vers Dhubab et les îles de Zuqar, Périm – ou Mayyun – et des Hanish. Sans leur assurer un contrôle absolu de Bab el-Mandeb, cette avancée renforce leur capacité à perturber la navigation, rapproche leurs moyens militaires du passage et multiplie leurs points de lancement potentiels.

L’enjeu est particulièrement sensible pour l’Arabie saoudite. Alors que le détroit d’Ormuz est perturbé par la confrontation avec l’Iran, Bab el-Mandeb constitue une voie essentielle pour une partie de ses exportations pétrolières. La pression exercée sur ces deux passages place Riyad entre deux verrous maritimes et offre à Téhéran, par l’intermédiaire de son allié houthi, un levier supplémentaire face aux États-Unis, à Israël et à leurs partenaires régionaux.

Le Yémen s’inscrit ainsi dans une stratégie où les fronts communiquent: lorsque la pression s’intensifie sur l’Iran dans le Golfe, ses alliés peuvent la déplacer vers d’autres théâtres.

Un destin de conflits perpétuels

Le passage du nom propre «Moka» au nom commun «moka» avait presque fait oublier la ville derrière la boisson. La guerre la replace brutalement sur la carte.

Ce croisement entre histoire, géographie et actualité nous permet de mieux comprendre les enjeux du conflit en cours: ces mêmes routes vitales, ces mêmes ports convoités, ces mêmes conflits sans cesse téléportés.