Avec Pèlerinage vers la Rose, Jean-Philippe de Tonnac signe un roman de passage, habité par Rilke, Paula Modersohn-Becker et les morts aimants. Depuis l’Italie chère au poète, cette lecture révèle une méditation sur la vie, la création et ce qui survit quand le corps se retire et que l’œuvre demeure.
Il m’aura fallu du temps pour lire enfin Pèlerinage vers la Rose, ce dernier livre que mon ami Jean-Philippe de Tonnac aura tapé de ses propres mains. Non par retard, mais parce que certains livres exigent leur lieu, leur silence, leur juste lumière. Celui-ci ne pouvait être ouvert n’importe où. Il appelait un espace qui lui ressemblât, assez recueilli pour accueillir les morts, assez vivant pour entendre ce qu’ils ont encore à nous dire. Depuis l’Italie, si chère à Rilke, cet espace de lecture s’est enfin ouvert. Et c’est ici, dans ce pays où la beauté dialogue naturellement avec la disparition, que le roman m’est apparu dans toute sa profondeur : non comme une simple célébration du poète des Élégies de Duino, mais comme une méditation sensible sur la vie, la mémoire, la création et cette frontière incertaine où la mort cesse d’être une fin pour devenir une autre forme de présence. Une “naissance au ciel”, comme Jean-Philippe de Tonnac aime à le dire dans la vie, avec cette élégance singulière qui consiste à ne jamais laisser la mort avoir le dernier mot.
Le décor est posé avec une simplicité presque théâtrale. Rilke revient à Muzot, dans cette tour valaisanne où il passa les dernières années de sa vie. Il est là, élégant, inquiet, attentif, penché sur une table de travail. Il n’écrit plus vraiment, puisqu’il n’a ni encre ni papier, mais sa main continue de tracer des lignes imaginaires. Ce geste, à lui seul, contient tout le livre. Écrire, ici, n’est plus seulement produire un texte. C’est prolonger une présence, faire survivre un mouvement quand les instruments se sont retirés.
Cette image prend une résonance d’autant plus forte que Jean-Philippe de Tonnac a publié, avant ce roman, Le Temps minéral de la guérison, ouvrage autobiographique dans lequel il dévoilait, au dernier chapitre, son atteinte de la maladie de Charcot. Dès lors, savoir que Pèlerinage vers la Rose est son dernier livre tapé de ses propres mains ne relève pas de l’anecdote biographique. Cela éclaire discrètement tout le roman. La main de Rilke, morte et encore écrivante, rejoint celle de l’auteur, vivante mais menacée. Rien n’est appuyé, rien ne verse dans le sentimentalisme. Mais tout tremble.
Paula, l’inachevée
Au cœur du roman, il y a Paula Modersohn-Becker. Plus encore que Rilke, elle en est le battement secret. Peintre allemande, morte en 1907 après la naissance de sa fille Mathilde, elle revient vers le poète comme une âme qui n’a pas trouvé son issue. Sa mort fut trop brutale, trop précoce, trop injuste. Elle a laissé derrière elle un enfant, une œuvre en devenir, une vocation encore brûlante. Chez de Tonnac, Paula n’est jamais une silhouette décorative ni une simple muse rappelée par la mémoire rilkéenne. Elle est une artiste arrachée à sa propre promesse.
Rilke l’avait pleurée dans son Requiem pour une amie. Le roman reprend cette blessure et la transforme en moteur narratif. Paula raconte son errance, cette étrange condition d’être « là sans être là », de vouloir partir sans y parvenir, de rester attachée aux vivants par des fils invisibles. Elle cherche Rilke parce qu’elle croit qu’il peut l’aider à passer. Lui qui n’a cessé de regarder la mort en face. Lui qui a tenté de rendre complices les deux royaumes, celui des vivants et celui des morts. Dans l’avant-propos, de Tonnac rappelle cette phrase capitale de Rilke selon laquelle « la mort est le côté de la vie qui n’est pas tourné vers nous ».
C’est là que le roman trouve son axe le plus profond. La vie n’y est pas définie contre la mort, mais à travers elle. Il ne s’agit pas de nier la disparition, encore moins de l’orner. Il s’agit de comprendre que certaines existences continuent d’agir après leur terme, par l’œuvre, par l’amour, par la mémoire qu’elles ont déposée dans d’autres êtres. Les morts de ce livre ne sont pas des spectres de roman fantastique. Ils sont des présences inachevées, parfois drôles, parfois douloureuses, toujours aimantées par ce qui leur a survécu.
Le récit prend alors la forme d’un pèlerinage. Paula quitte Paris pour rejoindre le Valais, dans la perspective de l’hommage rendu à Rilke. Elle croise, au fil du voyage, une procession de figures liées au poète, à sa vie, à ses lectures, à ses amours, à ses admirations. Le roman devient une bibliothèque en marche. Les êtres parlent parce qu’ils ont été touchés par une phrase, un regard, un poème, une absence. De Tonnac sait beaucoup, mais il ne transforme jamais son savoir en démonstration pesante. Il préfère les rencontres, les conversations, les scènes légèrement décalées où l’érudition se met à respirer.
La rose survivante
Impossible de ne pas songer à Umberto Eco lorsque paraît, sous la plume de Jean-Philippe de Tonnac, un livre placé sous le signe de la rose. L’auteur avait conduit avec Eco et Jean-Claude Carrière le fameux dialogue N’espérez pas vous débarrasser des livres, conversation érudite et joyeuse sur la mémoire, les bibliothèques et la survivance du livre. Chez Eco, Le Nom de la rose faisait de la fleur un signe vertigineux, presque une énigme sémiotique, prise dans les labyrinthes du savoir, du crime, de la bibliothèque et du rire interdit. Chez de Tonnac, la rose change de royaume. Elle n’est plus seulement le nom qui reste quand la chose disparaît. Elle devient l’image de ce qui fleurit au bord de l’effacement.
La rose rilkéenne est contradiction pure. Elle dit la beauté et l’épine, la tombe et l’éclosion, le sommeil et la veille, la chair et l’absence. C’est pourquoi le titre du roman n’a rien d’un ornement poétique. Pèlerinage vers la Rose désigne une marche vers ce point où la vie et la mort cessent de se faire face pour entrer dans une même respiration. À Rarogne, la tombe de Rilke n’est pas un point final. Elle attire, elle aimante, elle remet en circulation ceux qui croyaient avoir fini leur trajet. Le tombeau devient paradoxalement un lieu de vie.
Le roman avance parfois en procession, avec ses noms illustres, ses références, ses apparitions. Certains lecteurs pressés pourront y voir une forme d’excès. Mais cet excès est précisément son sujet. Une vie, une vraie, n’est jamais contenue dans une biographie ordonnée. Elle déborde par ceux qui l’ont aimée, par ceux qui l’ont mal comprise, par ceux qu’elle a blessés, consolés ou transformés. Combien de figures composent une existence une fois celle-ci achevée ? Le roman pose cette question avec une délicatesse insistante.
Jean-Philippe de Tonnac réussit surtout à éviter deux pièges : la dévotion figée devant Rilke et le roman d’outre-tombe trop spiritualiste. Son livre est plus subtil. Il garde une légèreté, parfois une ironie discrète, qui empêche la ferveur de devenir pesante. Les morts y ont encore des manières, des regrets, des embarras, des coquetteries. Paula, surtout, donne au récit sa gravité humaine. À travers elle, la question n’est pas seulement de savoir ce que devient un poète après sa mort, mais ce que devient une femme interrompue dans son amour, dans sa maternité et dans son œuvre.
C’est pourquoi Pèlerinage vers la Rose touche si profondément. Il parle de Rilke, mais il ne s’y enferme pas. Il traverse la mort pour mieux rejoindre la vie. Il parle du corps disparu, mais il rappelle la puissance du geste, de la main, de la phrase, de la peinture, de tout ce qui nous prolonge quand nous ne sommes plus là pour répondre. Dans ce dernier livre tapé de ses propres mains, de Tonnac écrit moins un adieu qu’un acte de présence. Et la rose, au bout du chemin, n’est pas une consolation facile. Elle est ce qui persiste à fleurir quand tout semblait promis au silence.
Et parce qu’un livre comme celui-ci ne se referme jamais vraiment, il ouvre déjà un autre chemin : celui d’Annaya au Liban, où nous avons un pèlerinage à effectuer ensemble, et un miracle promis par notre ermite préféré.