La conférence qui s’est tenue à Paris jeudi 17 septembre en soutien à l’armée libanaise s’est inscrite dans le cadre du processus d’Aqaba, lancé en 2015 par le roi Abdallah II de Jordanie pour renforcer la lutte contre le terrorisme et favoriser la coordination régionale dans les domaines militaire et du renseignement. La France a joué un rôle central dans cette réunion, organisée à l’Élysée sous l’égide du président Emmanuel Macron, aux côtés du président de la République libanaise Joseph Aoun.

Les réactions à cette conférence n’ont toutefois pas tardé à faire apparaître certaines réserves quant à sa capacité à atteindre les objectifs qui lui étaient assignés. La présence de l’ambassadeur des États-Unis au Liban, Michel Issa, très impliqué dans la mise en œuvre de l’accord-cadre entre le Liban et Israël, n’a pas suffi à dissiper les interrogations sur l’absence d’un engagement américain plus direct.

Le constat est clair: sans engagement américain, Paris ne peut pas transformer le soutien diplomatique en résultats concrets.

La France et les perspectives d’action

Une première difficulté réside dans le fait que la France n’est pas directement impliquée dans le processus en cours entre le Liban et Israël. Paris en a été écarté à la demande d’Israël et avec le soutien de Washington. Dans ces conditions, la France ne dispose pas, pour le moment, des moyens nécessaires pour imposer un agenda substantiel à la table des négociations ou pour engager un soutien logistique de grande ampleur en faveur de l’armée libanaise.

La conférence constitue donc avant tout un signal politique et diplomatique de soutien au Liban. Elle traduit l’intérêt français pour la stabilité du pays et pour le renforcement de ses institutions, mais elle reste confrontée aux limites imposées par le cadre régional actuel.

La Jordanie, elle aussi confrontée à de lourdes contraintes

La situation de la Jordanie constitue une deuxième limite. Amman a contribué à faciliter la tenue de cette réunion, mais le royaume fait face à des défis considérables liés à la guerre avec l’Iran et à l’action de ses proxys. Son territoire est régulièrement exposé à des missiles et à des drones, tandis que l’évolution du conflit en Cisjordanie exerce également une pression directe sur la Jordanie.

Ces enjeux se sont notamment illustrés au lendemain de la visite au royaume du commandant en chef de l’armée libanaise, le général Rodolphe Haykal. La Jordanie a alors nommé un nouveau chef d’état-major, le général de division Majdi al-Harasis, issu du renseignement militaire, en remplacement du lieutenant-général Youssef al-Hunaiti, de l’armée de l’air, après six années de service.

Le choix d’un responsable issu du renseignement militaire à ce moment particulièrement sensible est révélateur des défis sécuritaires auxquels la Jordanie est confrontée. À ces difficultés s’ajoute une importante crise économique. La Jordanie apparaît ainsi elle-même en position de demandeur et ne semble pas disposer des moyens nécessaires pour apporter au Liban un soutien matériel ou militaire substantiel.

Entre soutien international et contraintes du terrain

Le Liban peut naturellement, à travers ses partenaires et ses pays amis, chercher à diversifier ses sources de soutien. Il doit toutefois déterminer avec précision les domaines dans lesquels chacun de ces partenaires est réellement en mesure d’intervenir.

La même problématique se pose concernant l’éventuelle création d’une force multinationale. La France y est activement engagée, compte tenu de son intérêt pour le Liban et de sa relation historique et privilégiée avec le pays, aux côtés d’autres partenaires potentiels. Mais dans le schéma actuel, une telle force ne pourra pas voir le jour tant que le Hezbollah restera actif et présent dans le Sud et dans d’autres régions du pays.

Les conditions ayant conduit à la fin du mandat de la FINUL restent inchangées. Tant que le Hezbollah reste présent sur le terrain, le déploiement d’une nouvelle force multinationale demeure hors de portée, laissant le Liban dans une impasse sécuritaire grave.

Une brèche: l’aide sociale et économique

Une possibilité d’action demeure néanmoins ouverte sur les plans social et économique. Des appels ont été lancés pour renforcer l’aide directement destinée à la population.

Sur le terrain, l’enjeu est plus large: il s’agit de supplanter les réseaux sociaux du Hezbollah qui, selon certains rapports et reportages, continuent d’opérer à travers ses organisations non gouvernementales dans les régions directement concernées par l’accord-cadre.

Les amis du Liban, qui ne peuvent pas s’impliquer directement dans l’armement de l’armée libanaise tant que les conditions politiques et sécuritaires ne sont pas réunies, pourraient donc concentrer leurs efforts sur l’aide sociale et économique.

Une telle action contribuerait à s’attaquer justement au principal obstacle au renforcement de l’armée et du désarmement de la milice pro-iranienne: l’omniprésence du Hezbollah sous ses différentes formes, et à créer ainsi les conditions nécessaires, à terme, à l’établissement et au déploiement d’une force multinationale.

Son impact politique pourrait être considérable, sans pour autant déclencher une confrontation militaire immédiate avec le Hezbollah, que l’armée libanaise cherche à éviter.

Ne pas attendre une évolution du Hezbollah

Attendre un changement de position du Hezbollah est une impasse. La milice ne dispose d’aucune marge de manœuvre face au régime iranien, encore moins dans le contexte de guerre régionale actuel alors même que sa fragilisation sur le terrain est de plus en plus perceptible. Le Hezbollah demeure présent, mais il a été significativement affaibli, ce qui s’est également ressenti lors des débats parlementaires cette semaine : ses députés, toujours aussi nerveux qu’à leur habitude, semblaient clairement plus sur la défensive, laissant transparaître les difficultés croissantes auxquelles le milice est désormais confrontée.

Le gouvernement Nawaf Salam face à une fenêtre d’action

La large majorité parlementaire ayant renouvelé sa confiance au gouvernement de Nawaf Salam lui donne de nouveau les moyens d’agir. L’enjeu est de passer rapidement aux mesures concrètes et réalisables pour éviter que le Liban ne s’enfonce davantage dans la crise.

Le fait que le bloc du président de la Chambre et chef du mouvement Amal fasse partie de cette majorité constitue également un élément important. Même si beaucoup hésitent à miser sur cette dynamique, les divergences croissantes entre Amal et le Hezbollah sont de plus en plus perceptibles sur le terrain et pourraient, à terme, peser réellement sur les équilibres politiques et militaires.

Tant que les conditions nécessaires ne seront pas réunies, les conférences comme celle de Paris resteront avant tout un moyen, pour les amis du Liban, de lui apporter un soutien diplomatique, politique et médiatique sans pouvoir encore se traduire par des avancées concrètes.

Le renouvellement de la confiance au gouvernement offre néanmoins une occasion d’agir sans attendre davantage et d’engager la mise en œuvre du plan de désarmement, au moins dans les domaines qui ne nécessitent pas d’opérations militaires d’envergure. Ces mesures sont particulièrement importantes pour les populations du Sud, qui restent largement livrées à elles-mêmes et dont les besoins sociaux, économiques et sécuritaires ne peuvent plus être différés. Il s’agit aussi d’agir avant que la situation ne se détériore davantage, et d’éviter que l’absence de désarmement ne conduise à des développements plus graves encore.