L’accord-cadre signé entre le Liban et l’État d’Israël serait-il mort, moribond ou dans les limbes? La question se pose plus que jamais, surtout en raison de l'impact de cet accord sur la concorde civile. En réalité, le rejet de l'idée de paix avec l'État d'Israël repose sur de nombreux blocages qui se sont indûment prolongés, alors que l'affrontement sur le terrain entre l’armée israélienne et le Hezbollah poursuivait son cours. L'épuisement prématuré de l’accord-cadre n’est pas fortuit, il correspond aux clivages internes d’un État qui arrive difficilement à les surmonter, laissant la place à des facteurs d’érosion qui vont venir à bout de l’État national et de la possibilité de sa recomposition. 

Le fait d’entériner l’état de fait constitué par les extraterritorialités politiques et militaires explique l’incapacité de l’État à prendre des engagements et à les honorer. Nous avons là affaire à des verrouillages systémiques qui rendent compte de l’impossibilité d’avancer sur les dossiers sécuritaires et stratégiques. On ne peut pas se hasarder sur les terrains marécageux d’un ordre régional éclaté avec des désarticulations qui ponctuent chaque étape d’une négociation rendue aléatoire au point de départ. 

L’état des lieux est éminemment chaotique et prête peu à l’élaboration d’une politique étrangère cohérente, alors que les États se débattent dans des crises cycliques qui remettent en cause leur viabilité. Le cas libanais est illustratif, dans la mesure où l’État libanais s’est empêtré dans des négociations sur une base aléatoire qui contredit les stipulations de l’accord-cadre. Le dilemme du désarmement réside dans le fait que l’implémentation de cet accord pèse sur la concorde civile. En réalité, le rejet de l’idée de paix avec l’État d’Israël repose sur de nombreuses antinomies. Le paradoxe de l’État libanais tient aux scotomes qu’il s’est imposés en estompant intentionnellement leurs liens comme condition préjudicielle à la mise en œuvre de l’accord-cadre. 

Les raisons sous-jacentes à cette disjonction évoquent les risques liés à l'implémentation de l'accord-cadre. Il est vain de s’attendre à un épilogue heureux en l’absence d’une volonté de règlement consentie par les deux parties. Israël, pour sa part, ne s’est pas départi de sa devise stratégique : le désarmement est la condition préalable à tout retrait, autrement l’État israélien entend poursuivre sa politique de sanctuarisation de manière unilatérale. La réaction de l’exécutif et du parlement libanais s’inscrit dans les interstices du rejet et du déni qui récapitulent de manière sommaire les conditions de ce blocage. 

Tant que le Liban se cantonne dans une logique d’enfermement, il serait inutile de s’attendre à des changements de trame, d’approche et de déconstruction des conflits en cours. Toute approche qui se structure en deçà des seuils sécuritaires mutuellement consentis par les parties du conflit finira par s’éteindre au bénéfice d’un chaos institutionnalisé. En outre, la dureté de la contre-offensive israélienne révèle l’intolérance de l’État hébreu envers le laxisme qui a longtemps caractérisé la position de l’État libanais. Cette posture est continuellement reconduite par la gauche islamiste et ses liens de consubstantialité avec le Hezbollah et les camps palestiniens.

 Autrement, les chiites libanais sont appelés à des conversions idéologiques et stratégiques qui les mettent en phase avec une stratégie de paix alternative. Ils ne peuvent plus camper dans une zone grise que les millénaristes chiites peuvent exploiter en vue d’entretenir des foyers de tension ou de guerre ouverte ou larvée. Le retour à l’accord d’armistice de 1949, et l’application scrupuleuse de la résolution de 1701 ne suffisent plus dorénavant. Le plan sécuritaire fait preuve d’échec alors que les enjeux de stabilisation ne font qu’empirer. 

L’État libanais est fragilisé plus que jamais et la survie du Liban est soumise une nouvelle fois à de sévères épreuves. Le Liban est divisé sur des choix essentiels, et depuis longtemps, les questions du désarmement et de la fin des extraterritorialités soulèvent des interrogations fondamentales concernant la raison d’être du pays. Depuis longtemps, les questions du désarmement et de la fin des extraterritorialités sont au bout du compte des questions qui portent sur la raison d’être du pays et l’avenir de la démocratie libérale et de l’État de droit.

 La mouvance totalitaire, accompagnée de la criminalité organisée qui a prévalu en milieu chiite, ainsi que leurs équivalents fonctionnels au niveau national et régional, laissent peu de choix aux acteurs démocratiques, surtout dans le contexte des guerres régionales et des conflits en prolifération continue. Le conflit au Sud et à l’Est du Liban laisse peu de choix et peu de temps, tandis que l’État libanais se morfond dans un attentisme autodestructeur. Le pouvoir exécutif se réfugie dans l’exorcisme, la fuite en avant et se dérobe devant les grandes décisions se rapportant au plan de désarmement, de restauration de la souveraineté nationale et de mise à terme des extraterritorialités mutantes. 

Les réunions de Rome sont condamnées à une mort certaine même si leur maintien formel demeure une nécessité pour ne pas verser dans les abîmes d’un nihilisme rampant et lié à l’islamisme chiite et ses clones en milieu sunnite. Cependant, le nihilisme prédominant dans l’islam contemporain est doublé de l’influence grandissante de l’impérialisme islamique et de l’affaiblissement des États territoriaux et de la reconstruction de la matrice de l’État de droit. 

La guerre va incessamment reprendre dans divers théâtres opérationnels et le Liban est comme d’habitude voué à sa fonction expiatoire à laquelle il risque de succomber. Le pouvoir en place est truffé de contradictions et son aptitude à pouvoir se redresser est presque nulle. Y aurait-il une alternative concrète ou sommes-nous condamnés à une désintégration lente comme le suggère l’état de léthargie auquel nous sommes voués ? Les acteurs du pouvoir en place n’ont jamais pris la mesure des défis et ne sont sûrement pas à la hauteur des tâches qui leur incombent.