L’inflation mondiale n’explique qu’une partie de la flambée des prix au Liban. Alors que les cours internationaux se normalisent, le coût de la vie continue de progresser à deux chiffres. Selon l’Administration centrale de la statistique (ACS), l’inflation annuelle s’est établie à 15,69 % en juillet 2026, après 17,25 % en juin. Énergie, transport, concentration des marchés et faible concurrence entretiennent une hausse des prix qui grignote, mois après mois, le pouvoir d’achat des ménages.

L’écart avec l’inflation mondiale, estimée à environ 4,6 %, est révélateur. Les tensions géopolitiques, les cours de l’énergie et les perturbations des chaînes d’approvisionnement se répercutent certes sur une économie très dépendante des importations. Mais leur impact est amplifié par la crise monétaire et par des coûts internes particulièrement élevés. Le choc extérieur agit ainsi sur une économie déjà fragilisée.

Dollarisation: comment les prix se forment désormais

La dollarisation a profondément modifié la formation des prix, sans pour autant constituer, à elle seule, une cause de l’inflation. Une grande partie des biens et services est désormais tarifée en dollars ou selon une référence en dollars, alors qu’une partie des revenus reste libellée en livres ou progresse moins vite que le coût de la vie. Cette évolution a réduit le risque de change pour les entreprises et les commerçants, mais elle a aussi rapproché les prix locaux des coûts exprimés en dollars.

Le phénomène est particulièrement visible pour les produits importés. Le prix international n’est qu’un point de départ : fret, assurance, frais portuaires, stockage, transport, distribution et commerce de détail s’ajoutent avant que le produit n’atteigne le consommateur. Une hausse de l’un de ces coûts peut donc rapidement se retrouver dans le prix final, indépendamment des fluctuations de la livre. À l’inverse, une baisse des coûts internationaux ne se traduit pas nécessairement, ni immédiatement, par une baisse équivalente des prix locaux.

Les chiffres de l’ACS illustrent cette transmission différenciée. En juillet, les transports ont augmenté de 27,6 % sur un an, tandis que les produits alimentaires et boissons non alcoolisées ont progressé de 14,5 %. Les restaurants et hôtels ont enregistré une hausse de 14,6 %.

La dollarisation agit ainsi davantage comme un canal de transmission des coûts que comme une source autonome d’inflation. Lorsque les tarifs sont exprimés en dollars, leur hausse ne provient plus nécessairement d’une dépréciation de la monnaie nationale, mais peut résulter de l’augmentation des coûts d’importation, de l’énergie, du transport ou des marges pratiquées sur le marché local.

Des coûts internes qui poussent les prix à la hausse

La structure du marché libanais joue également un rôle. La concentration des importations entre les mains de quelques acteurs et la faible concurrence peuvent favoriser le maintien de marges élevées tout au long de la chaîne de distribution. Une baisse des coûts internationaux ne se traduit donc pas nécessairement par une baisse équivalente pour le consommateur.

L’écart entre les différents postes de dépenses est particulièrement parlant. En juillet, les prix de l’éducation ont bondi de 35,7 %, soit plus du double de l’inflation générale. Les transports (+27,6 %) affichent également une progression nettement supérieure à la moyenne. À l’inverse, les vêtements et chaussures n’ont augmenté que de 1,7 %. Ces écarts montrent que l’inflation libanaise ne se résume pas à un choc uniforme venu de l’extérieur : elle varie fortement selon les secteurs et leurs structures de coûts.

L’énergie constitue un autre facteur majeur. Les prix du logement, de l’eau, de l’électricité, du gaz et des combustibles ont augmenté de 14,5 % sur un an. Les insuffisances persistantes du secteur public de l’électricité obligent par ailleurs les entreprises et les ménages à recourir à des solutions privées coûteuses, notamment les générateurs. Cette facture supplémentaire renchérit directement les coûts des commerces, des industries et des services.

À cela s’ajoutent le carburant et la logistique. Dans une économie fortement dépendante des importations, le transport terrestre, le stockage et la distribution augmentent encore le prix des biens avant leur arrivée chez le consommateur. Une variation du prix du pétrole peut ainsi se diffuser bien au-delà de la pompe.

Des réformes toujours attendues

Le retard des réformes économiques et financières complique davantage la situation. Les séquelles de la crise monétaire, la fragilité des finances publiques et l’absence de visibilité sur les grandes réformes entretiennent l’incertitude. Pour les entreprises, cela signifie des coûts difficiles à anticiper et la nécessité de se protéger contre de nouvelles hausses. Pour les ménages, cela se traduit par un pouvoir d’achat fragilisé et une visibilité réduite sur leurs dépenses.

Le Liban reste confronté à des facteurs qui entretiennent durablement la hausse des prix : coûts énergétiques et logistiques élevés, concurrence limitée, dollarisation et réformes inachevées. Le choc extérieur peut l’accélérer, mais il n’en est pas le seul moteur.

La stabilisation des prix dépendra donc autant de l’évolution des marchés mondiaux que de la capacité du Liban à s’attaquer à ses propres dysfonctionnements.