En l’espace d’une semaine, l’ambassadeur américain Michel Issa s’est rendu au Conseil supérieur chiite islamique pour adresser son message à la communauté, et non au Hezbollah. Dans le même temps, plus de quatre cents personnalités ont signé un appel demandant à l’armée d’entrer immédiatement à Nabatiyé, sans attendre aucun accord. Une communauté entière vacille sous le poids d’une guerre perdue, tandis qu’un allié international reconsidère la question de sa représentation. Pourtant, rien de tout cela ne modifiera un seul siège au Parlement. La loi, elle, fera fi de cette semaine particulière.

La loi réserve 27 sièges à la communauté chiite, répartis sur huit circonscriptions. Lors des élections de 2022, ces 27 sièges sont tous revenus au tandem chiite ou à ses listes alliées: 20 directement sur ses listes, et les autres via des listes communes à Beyrouth, Jbeil, Baabda, Zahlé et dans la Békaa-Ouest. Résultat: un monopole total, avec plus de 86 % des voix préférentielles chiites. Mais ce monopole n’est pas né de la proportionnelle: en 2009 déjà, sous la loi majoritaire de 1960, Hezbollah et Amal raflaient les 27 sièges. La nature a pris le pas sur les institutions: le problème n’est pas la majorité du tandem, mais la manière dont la loi traite la minorité restante.

Et ce traitement est précis, mais cruel. À Baabda, Wassef el-Haraké avait obtenu 4.092 voix préférentielles, contre 4.862 au député d’Amal élu, soit un écart de seulement 770 voix. Mais sa liste n’avait pas atteint le quotient électoral, à 920 voix près, ce qui l’avait éliminé de la course avant même le décompte. Dans la troisième circonscription du Sud, Wafic Rayhane et Ali Mourad avaient recueilli des milliers de voix sur la liste «Ensemble pour le changement». La liste avait effectivement remporté deux sièges, mais la répartition confessionnelle les avait attribués à deux candidats chrétien et druze figurant sur la même liste. Les deux candidats chiites, pourtant moteurs de la victoire, se sont ainsi retrouvés sans siège.

Que dit alors la loi à ces candidats? Que leur voix compte pour la liste, mais leur est refusée. Que le quota des autres suffit à les éliminer, quel que soit leur score.

Depuis ces élections, deux évolutions majeures se sont produites.

Sur le plan international, Washington refuse désormais que le Hezbollah parle au nom des chiites. Le 20 août, le Trésor américain l’a qualifié de bras des Forces el-Qods. Quelques jours auparavant, le département d’État avait affirmé que l’État libanais était le seul interlocuteur légitime. Deux jours plus tard, l’ambassadeur s’est rendu au Conseil supérieur chiite pour réaffirmer qu’aucune négociation avec le Hezbollah ne pouvait se tenir sans passer par l’État.

Sur le plan intérieur, les premières fissures commencent à apparaître au grand jour, de l’appel de Nabatiyé aux tensions susmentionnées, dont la portée n’est pas encore établie.

Ces deux évolutions sont bien réelles, mais la loi ne tient compte d’aucune. Les 27 sièges restent verrouillés jusqu’en mai 2028, et seule la fin de l’état de guerre, conformément à la décision du Conseil constitutionnel, pourrait en réduire le nombre.

La principale réforme actuellement sous étude est d’ailleurs celle proposée par le président du Parlement lui-même: une circonscription nationale unique et un Sénat confessionnel. Rien d'étonnant à ce que celui qui détient la clé du changement soit aussi l’un des principaux bénéficiaires du maintien du statu quo.

Nous avions mis en garde, dans cette même rubrique, il y a quelques mois, contre le fait qu’une nouvelle loi électorale adoptée précisément à ce moment-là pourrait davantage servir le Hezbollah que l’affaiblir. La proposition de Nabih Berry sur la circonscription unique le confirme: elle ne briserait pas le monopole du tandem sur les sièges chiites, mais étendrait son poids aux sièges chrétiens et mixtes. Ce n’est pas une réforme, mais un élargissement du problème sous couvert d’un projet national.

La véritable réforme est plus ciblée et politiquement plus difficile: redessiner les limites des circonscriptions de Zahrani et de Tyr, et assurer une protection sécuritaire aux candidats qui se présentent dans les fiefs du tandem. La mission d’observation européenne elle-même a documenté des menaces à Baalbek qui pourraient avoir affecté l’intégrité du scrutin.

La région a changé, Washington a changé, et les fissures internes commencent à apparaître au grand jour. La loi, elle, est figée autour du chiffre 27. Elle se réveillera en 2028 pour recompter exactement le même nombre de sièges, à moins que quelqu’un ne change d’ici-là la manière de compter.