Dans les ateliers, les souks et les villages du Liban, certains métiers survivent encore grâce à quelques mains, quelques outils et une transmission devenue fragile. Cordonniers, fondeurs, verriers, dinandiers ou brodeuses perpétuent des gestes que l’industrie, la crise et l’absence de relève menacent de faire disparaître. Cette série explore ces savoir-faire, ceux qui les perpétuent encore et ce qu’ils racontent du Liban, de son histoire sociale et de ses transformations.
Une vieille marmite en cuivre, noircie, rayée, dont l’intérieur laisse apparaître le métal nu. Pour beaucoup, l’objet semble arrivé au bout de sa vie. Pour l’étameur, il suffit parfois d’un nouveau passage par le feu. Il décape, chauffe, étale une fine couche d’étain, polit, puis rend au récipient cette surface claire qui lui a valu autrefois le nom de « blanchisseur de casseroles ». À Beyrouth, ce métier familier a presque disparu avec les cuisines qu’il entretenait.
L’étameur ne fabriquait pas la casserole. Il intervenait après des mois ou des années d’usage, lorsque la couche intérieure protectrice s’était usée. Son rôle consistait à prolonger la durée de vie de l’objet, parfois encore et encore, jusqu’à ce que le métal lui-même soit trop aminci ou déformé pour être sauvé. Toute une économie domestique reposait sur ce principe simple : on entretenait avant de remplacer.
À Ras Beyrouth notamment, la famille Chehab est restée associée à ce métier transmis sur plusieurs générations. Une fresque réalisée en 2019 en a d’ailleurs conservé la mémoire, preuve qu’un geste autrefois banal est devenu suffisamment rare pour entrer dans le patrimoine du quartier.
Une cuisine que l’on entretenait
Pendant longtemps, les grands ustensiles de cuivre faisaient partie de l’équipement ordinaire des maisons. Marmites, bassines, casseroles et plateaux étaient coûteux, mais solides, capables de durer des décennies à condition d’être entretenus correctement.
Le cuivre présentait un avantage majeur : il conduit très bien la chaleur. Pour la cuisson, cette propriété était précieuse, car elle permettait une montée en température rapide et relativement homogène. Mais le métal nu n’était pas destiné à rester durablement au contact de certains aliments. L’intérieur des récipients était donc recouvert d’une fine couche d’étain.
Avec l’usage, cette couche s’abîmait. Les cuillères, les lavages répétés, la chaleur et les préparations acides finissaient par la rendre irrégulière ou par faire réapparaître le cuivre. Il fallait alors rapporter la pièce à l’étameur.
Le geste répondait donc moins à une logique de restauration qu’à un entretien périodique. Faire réétamer une casserole était comparable à affûter un couteau ou refaire une semelle : un passage obligé pour continuer à utiliser un objet conçu pour durer.
Cette économie du soin paraît aujourd’hui ancienne, mais elle structurait tout un ensemble de métiers. Le dinandier fabriquait ou façonnait le récipient, l’étameur le maintenait en état, et le client revenait plusieurs fois au cours de sa vie utile.
Redonner une peau au cuivre
Le principe de l’étamage est simple à expliquer, moins simple à réussir.
Il faut d’abord nettoyer parfaitement la surface intérieure. L’ancien étain, les traces d’oxydation, les graisses et les dépôts doivent être éliminés, car la nouvelle couche n’adhérera correctement que sur un métal propre. Selon l’état du récipient, l’artisan peut aussi devoir redresser une déformation ou reprendre certaines zones avant de commencer.
Vient ensuite la chauffe. Le cuivre est porté à une température suffisante pour permettre à l’étain de fondre et de se répartir sur la surface. Le métal blanc est appliqué en petite quantité puis étalé très rapidement, traditionnellement à l’aide d’un chiffon ou d’une étoupe, avant qu’il ne se solidifie.
L’opération demande un geste précis. Trop peu d’étain et la couverture restera incomplète. Trop de matière et la surface sera irrégulière. Une chaleur mal maîtrisée peut compromettre l’adhérence ou abîmer le résultat. L’artisan doit donc travailler vite, mais sans précipitation.
Le changement est immédiatement visible. Le cuivre sombre ou rougi par l’usage se couvre d’une pellicule brillante, presque argentée. Le récipient ressort avec un intérieur neuf alors que son extérieur conserve ses bosses, ses rayures et toutes les marques accumulées au fil du temps.
C’est précisément ce contraste qui résume le métier. L’étameur ne cherche pas à effacer l’âge de l’objet. Il intervient seulement là où l’usage l’exige.
Le matériau qui supprime le métier
L’étamage aurait pu continuer indéfiniment tant que les cuisines continuaient d’utiliser les mêmes récipients. Ce sont surtout de nouveaux matériaux qui ont rendu le geste moins nécessaire.
L’aluminium, puis surtout l’acier inoxydable, ont progressivement modifié l’équipement domestique. Plus légers, plus faciles à entretenir, produits en grandes séries et souvent moins chers, ces ustensiles n’avaient pas besoin d’être réétamés.
La disparition du métier ne vient donc pas d’une machine capable de remplacer directement l’étameur. Elle vient d’un objet différent qui rend son intervention inutile.
C’est une transformation assez radicale. Tant que la casserole en cuivre restait au centre de la cuisine, l’étameur avait une clientèle régulière. Lorsque l’inox et l’aluminium ont pris sa place, tout un cycle de maintenance s’est effondré avec elle.
Le changement touche aussi les habitudes de consommation. À mesure que les objets deviennent plus accessibles, réparer perd de son intérêt économique. Le récipient usé n’est plus systématiquement remis en état; il peut simplement être remplacé.
Le métier, lui, perd non seulement ses clients, mais aussi les occasions nécessaires pour transmettre le geste.
Un savoir qui disparaît faute d’usage
L’étamage n’exige pas seulement une recette technique. Il faut reconnaître la bonne température du cuivre, savoir jusqu’où décaper sans abîmer la pièce, étaler l’étain assez vite pour obtenir une couche régulière et adapter le travail à des récipients de tailles et d’épaisseurs différentes.
Ces compétences s’acquièrent surtout par la répétition. Un artisan expérimenté juge en quelques instants ce qu’un novice doit encore apprendre à regarder. La couleur du métal chauffé, la manière dont l’étain se répand, le comportement de la surface donnent des indications difficiles à transmettre autrement que dans l’atelier.
Or pour apprendre, il faut pratiquer. Lorsqu’il n’y a plus assez de casseroles à réétamer, l’apprentissage lui-même devient fragile.
C’est l’un des mécanismes les plus discrets de disparition d’un métier. Le savoir peut encore être connu, décrit et même filmé, mais il cesse d’être vivant faute d’être régulièrement exercé.
Quelques artisans continuent pourtant à pratiquer l’étamage au Liban, parfois dans des ateliers fixes, parfois encore de manière itinérante dans certaines régions. Ils interviennent surtout sur de grands récipients traditionnels, des pièces anciennes ou des ustensiles conservés pour leur valeur familiale ou leur usage collectif.
À Beyrouth, en revanche, le métier est devenu beaucoup moins visible. Là où l’étameur faisait autrefois partie du paysage ordinaire des quartiers, il appartient désormais davantage à la mémoire urbaine.
Ce que l’on perd avec la casserole réparée
La disparition de l’étameur raconte finalement quelque chose de plus vaste qu’un changement de matériau.
Elle raconte le passage d’un monde où les objets étaient coûteux et entretenus à un autre où ils sont plus faciles à remplacer. Une marmite pouvait être réparée plusieurs fois, changer de génération, conserver les marques de son usage et continuer à servir tant que sa structure résistait.
L’étameur contribuait à cette longévité sans jamais produire quelque chose de spectaculaire. Son travail disparaissait même presque entièrement une fois la pièce rendue à son propriétaire. L’intérieur brillait à nouveau, puis la casserole retournait simplement dans la cuisine.
C’est peut-être cette discrétion qui explique pourquoi le métier a pu s’effacer sans que l’on s’en aperçoive vraiment.
Le cuivre, lui, n’a pas disparu. On le retrouve dans les restaurants, les cuisines professionnelles, les objets décoratifs ou les collections familiales. Mais le réseau de gestes qui permettait autrefois de l’utiliser pendant des décennies s’est considérablement réduit.
Prochain article: Le Liban au rythme des métiers à tisser
Étameur, ferblantier, dinandier: quelle différence?
Le dinandier façonne des objets en cuivre ou en laiton, notamment par martelage. L’étameur applique une fine couche d’étain sur une surface métallique, en particulier à l’intérieur des ustensiles en cuivre. Le ferblantier, lui, travaille traditionnellement le fer-blanc, une tôle d’acier recouverte d’étain, pour fabriquer différents objets domestiques ou utilitaires. Ces métiers ont longtemps coexisté, mais ils correspondent à des gestes et à des fonctions bien distincts.





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