L’identité, incarnée par le patrimoine matériel et immatériel, cimente la société et lui confère une forme d’immunité face aux tribulations régionales. À son tour, cette immunité conforte la stabilité qui assure le développement, annonçant la prospérité. Prétendre procéder à l’envers ne constitue qu’un leurre.
À une époque où l’héritage est considéré comme un obstacle à la mondialisation et où l’effacement des identités est perçu comme l’accomplissement du progrès de l’humanité, les gouvernements occidentaux adoptent des comportements divers, liés à des visions qui, parfois, s’opposent.
La reconstruction des quartiers traditionnels, comme l’a fait Varsovie après 1945, ou encore celle de la Frauenkirche de Dresde en 2005, l’érection actuelle de quartiers de style traditionnel dans plusieurs régions de France, ainsi que le développement de musées, contribuent à la sauvegarde de l’esprit du lieu, du Genius Loci et de la culture locale. Il s’agit à la fois d’un besoin d’authenticité, de villes à échelle humaine débarrassées de la sévérité du mouvement moderne, et d’une recherche d’appartenance face à une mondialisation qui a fait du modernisme son idéologie.
Identité ou uniformité
Certaines tendances gauchistes voient dans l’uniformité de l’architecture et du paysage un prolongement de leur projet d’effacement des identités, des sexes et des genres, alors que d’autres courants conservateurs cherchent à préserver la diversité et le patrimoine.
Les nations ne se construisent pas exclusivement sur les schémas économiques, politiques ou sécuritaires. Ces dynamiques sont essentielles à leur survie et à leur développement, mais elles n’en constituent pas le germe. Ce qui soude les êtres au départ, ce qui les réunit en société dans un lieu donné, une géographie, une montagne, relève de réalités d’abord inexprimables, portées par des rites et des œuvres d’art. Car l’art a cela de particulier qu’il permet d’exprimer l’ineffable.
Le patrimoine, porteur de l’héritage, se révèle alors dans ces diverses manifestations. Il est naturel, architectural, urbain, vestimentaire, artistique, mais aussi immatériel.
Le respect de ce patrimoine et sa mise en valeur ne consistent pas uniquement dans sa protection et son étalage abstrait, comme cela est souvent le cas au Liban. Il arrive qu’un déballage exagéré de renseignements disparates vise paradoxalement à brouiller l’identité nationale afin de la noyer dans un ensemble de données indigérables.
Représenter un héritage comme n’étant qu’une compilation de civilisations passagères revient à nier l’essence de cet héritage. Confondre volontairement les influences avec la substitution, ou énumérer les nombreux apports étrangers dans l’intention de suggérer une absence d’identité, révèle une profonde méconnaissance du sujet. Car l’identité est, par essence, cumulative. Son caractère changeant et évolutif ne nie en rien son existence.
Le roman national
Loin d’être figée, l’identité est dynamique dans son principe. Elle se réécrit continuellement, comme l’observe Charles Taylor. Elle est à la fois évolutive et cumulative. Pour Michel Foucault, les identités se construisent par enrichissements successifs et par le jeu de l’altérité, dont elles sont le fruit.
Une préservation responsable du patrimoine se doit d’être lucide, optimiste et visionnaire. Le patrimoine est l’illustration matérielle d’un roman national, rêvé puis écrit. Celui-ci se construit, disait Ernest Renan, par la capacité à se souvenir ensemble et à oublier ensemble. Il est rêvé comme la communauté qu’il incarne et qui est elle-même « imaginée », pour reprendre Benedict Anderson.
L’histoire n’est pas une science froide. Elle procède, comme la foi, d’une intériorité qui devient collective. Vouloir posséder ou même construire un patrimoine, c’est vouloir exister dans le passé, le présent et l’avenir.
Cette identité qui cimente la société procure une forme d’immunité face aux tribulations régionales. À son tour, cette immunité conforte la stabilité qui assure le développement, annonçant la prospérité. Prétendre procéder à l’envers ne constitue qu’un leurre. L’abondance matérielle et la richesse économique n’ont jamais garanti la stabilité ou la cohésion nationale. La « Suisse du Proche-Orient » en fut la preuve la plus cruelle en 1975.
Un projet spirituel
Les nations solides s’érigent sur des projets spirituels. Le patrimoine est compris comme la matérialisation de ce projet fondationnel. Il permet de donner une matérialité visible à une histoire commune qui témoigne d'une continuité collective. Il transforme une histoire abstraite en lieux, en monuments et en symboles.
Le patrimoine concrétise et illustre ce que Johann Gottfried von Herder appelait le Volksgeist, ou « l’esprit du peuple ». Une nation qui veut exister dans sa spécificité et selon ses aspirations propres se doit de chérir son patrimoine. Car les notions de culture, d’héritage, de peuple et de nation sont intrinsèquement imbriquées.
Ce concept se retrouve dans ce que Johann Gottlieb Fichte désigna par le Volkstum ou « la culture nationale ». Il s’agit, en quelque sorte, de l'ensemble des caractéristiques culturelles et spirituelles qui permettent à un peuple de se reconnaître comme tel.
La conscience de soi et la vision du monde se dessinent alors à la fois dans l’héritage linguistique et dans le territoire forgé par les siècles. La vision du monde, Weltansicht (ou, plus exactement, Weltanschauung) selon Wilhelm von Humboldt, relève du vocabulaire dans le domaine de la linguistique. Or le vocabulaire architectural, urbain ou rural, bâti ou naturel, traduit également, à sa manière, une culture spécifique porteuse de sa propre vision du monde.
La question demeure : le Liban désire-t-il réellement conserver ou transmettre l’esprit de son peuple, son Volksgeist, sa culture, son Volkstum, et sa vision du monde, sa Weltansicht ?
Pour quelle raison le Musée national de Beyrouth ne mentionne-t-il à aucun moment les termes « Phénicie » ou « phénicien » ? Pour quelle raison ces manuels d’histoire sautent-ils la longue période qui s’étend de l’Antiquité à l’époque ottomane ? Comment expliquer que son ministère de la Culture soit passé d’un proche du Hezbollah, adepte de la censure, à un ancien membre du conseil d’administration de la Open Society Foundations, une organisation qui nie, dans sa doctrine, le principe même d’identité culturelle ?
Un ministère autonome
À l’heure où l’idéologie de la mondialisation opère en Occident, nous assistons à des tentatives timides de préservation de l’héritage. Alors que la plupart des pays d’Europe intègrent le patrimoine au ministère de la Culture, seule la Pologne semble lui conférer un statut privilégié. Sans pour autant disposer d’un ministère autonome, l’héritage est néanmoins mentionné dans le nom du « Ministère de la Culture et du Patrimoine national » (Ministry of Culture and National Heritage).
Le coup de force demeure ainsi celui de Benjamin Netanyahou, qui a créé, en 2023, un véritable ministère autonome chargé du patrimoine : le Ministry of Heritage (Misrad haMoreshet), disposant de son propre budget. Certains pays ont compris que les nations se fondent sur l’héritage, qui forme la pierre angulaire sur laquelle reposeront les différentes fonctions régaliennes et les secteurs de l’économie. Avant même l'existence des États actuels, il existait déjà des communautés historiques dont nous sommes les héritiers.
Si le Liban semble renier son héritage dans tous les domaines culturels, linguistiques, historiques et artistiques, s’il maltraite son patrimoine naturel avec autant de férocité que son patrimoine architectural, c’est sans doute qu’il cherche à se forger une nouvelle identité constituée de la négation des identités historiques en présence, ou du moins de celles des groupes devenus minoritaires.
Une solution à caractère subsidiaire reposerait alors sur la formation de plusieurs ministères fédérés du patrimoine et de la culture capables de répondre aux réalités sociales et de les transmettre, plutôt que de continuer à les dissoudre ou à les renier.




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