Dans les ateliers, les souks et les villages du Liban, certains métiers survivent encore grâce à quelques mains, quelques outils et une transmission devenue fragile. Cordonniers, fondeurs, verriers, dinandiers ou brodeuses perpétuent des gestes que l’industrie, la crise et l’absence de relève menacent de faire disparaître. Cette série explore ces savoir-faire, ceux qui les perpétuent encore et ce qu’ils racontent du Liban, de son histoire sociale et de ses transformations.
Avant qu’une cloche ne sonne, tout commence dans le silence de l’atelier. Le moule est prêt, le métal chauffe, les gestes sont comptés. Des jours de préparation peuvent être perdus en quelques minutes si la coulée échoue, si le bronze se répartit mal ou si la cloche, une fois libérée de son moule, ne possède pas la sonorité attendue. À Beit Chabab, dans le Metn, fabriquer une cloche ne consiste donc pas seulement à fondre du métal. Il faut maîtriser une succession d’étapes où la matière, la chaleur et l’oreille comptent autant que la force des bras.
Le village est associé à cet artisanat depuis plusieurs siècles. La tradition familiale des Naffah fait remonter l’origine du métier au début du XVIIIᵉ siècle et l’associe à un artisan du village, Youssef Ghobril, qui aurait appris les techniques de fonte auprès d’artisans russes de passage dans la région. Cette origine précise appartient cependant à la mémoire familiale plus qu’à une documentation historique exhaustive. Ce qui est mieux établi, c’est que Beit Chabab développe progressivement une véritable spécialisation dans la fabrication des cloches, au point que plusieurs ateliers et familles vivent autrefois de cette activité.
Quand Beit Chabab faisait sonner le Levant
Au XIXᵉ siècle et au début du XXᵉ, la fonte des cloches fait partie des métiers qui donnent au village sa réputation artisanale. Les commandes viennent des églises et des couvents du Liban, mais aussi de communautés chrétiennes situées au-delà de ses frontières. Les sources patrimoniales attestent une diffusion régionale importante, même s’il est difficile de reconstituer aujourd’hui avec précision l’ensemble des destinations desservies par chaque atelier.
Le métier s’inscrivait alors dans une économie où les villages pouvaient acquérir une réputation grâce à un savoir-faire très particulier. À Jezzine, la corne et la coutellerie; à Tripoli, le cuivre ou le savon; à Beit Chabab, les cloches. La spécialisation ne reposait pas sur une marque industrielle mais sur une chaîne de transmission locale. Le client ne commandait pas seulement un objet: il cherchait un artisan dont la famille connaissait le geste, les proportions, la matière et le son.
Les guerres, les famines, l’émigration et la transformation de l’économie libanaise fragilisent progressivement ce modèle. La Première Guerre mondiale constitue une première rupture, puis le mouvement s’accélère au cours du XXᵉ siècle avec la disparition de nombreux ateliers familiaux et l’évolution des modes de production. Là où plusieurs fondeurs pouvaient autrefois se partager les commandes, le métier finit par se concentrer entre les mains d’une seule lignée.
Faire naître une cloche
La fabrication commence bien avant la fusion du bronze. Il faut d’abord construire le moule, opération lente qui exige une connaissance précise des matériaux. Les techniques traditionnelles utilisent une terre capable de résister à de fortes températures, renforcée notamment par des fibres ou des poils de chèvre. La forme doit anticiper le retrait du métal lors du refroidissement et reproduire avec précision les dimensions nécessaires à la cloche souhaitée.
Chaque étape engage la suivante. Une erreur dans le moule modifiera l’épaisseur du bronze ; une épaisseur mal calculée influencera la vibration ; une variation dans la composition de l’alliage peut altérer la résistance ou la sonorité. La fonte elle-même ne constitue donc que le moment le plus spectaculaire d’un processus commencé bien plus tôt.
Le bronze traditionnel des cloches associe principalement cuivre et étain. Porté à très haute température, il devient suffisamment fluide pour être versé dans le moule préparé. L’opération exige rapidité et précision: le métal doit remplir la cavité sans créer de zones faibles ou de défauts susceptibles de provoquer fissures et irrégularités.
Puis vient l’attente. Le métal refroidit, se contracte et prend définitivement la forme qui lui a été donnée. Le moule, patiemment préparé, doit ensuite être détruit pour libérer la cloche. Ce détail résume assez bien la logique du métier : on construit pendant des jours un objet qui n’aura servi qu’une fois, parce que la véritable pièce destinée à durer se trouvait à l’intérieur.
Mais une cloche parfaitement coulée n’est pas nécessairement une bonne cloche. Elle doit encore avoir une voix.
Sa note et son timbre dépendent de son diamètre, de son épaisseur, de sa courbure et de la composition du bronze. Lorsqu’elle est frappée, plusieurs vibrations se superposent pour produire le son que l’oreille identifie immédiatement comme celui d’une cloche. De faibles variations d’épaisseur ou de profil peuvent modifier sensiblement la sonorité. L’expérience du fondeur intervient ici d’une manière particulièrement difficile à transmettre par écrit: il faut savoir écouter, reconnaître une résonance trop courte ou trop sourde et comprendre comment corriger la forme ou la finition.
Cette connaissance s’acquiert moins dans les livres que dans l’atelier. On regarde d’abord, puis on aide, on recommence, on se trompe et l’on apprend progressivement à lire les signes que la matière donne à celui qui la travaille.
Des ateliers qui deviennent une seule famille
La fragilité du métier apparaît précisément dans cette transmission. Une cloche peut rester en place pendant des décennies, parfois beaucoup plus longtemps. C’est l’une des qualités de l’objet, mais aussi l’un des problèmes économiques du fondeur : une bonne cloche n’a pas besoin d’être remplacée fréquemment. Les commandes sont donc espacées, tandis que les matières premières, cuivre, étain, combustible, ont un coût élevé.
À cela s’ajoutent les difficultés communes à beaucoup d’artisanats traditionnels : un apprentissage long, un travail physique, des revenus irréguliers et, pour les jeunes générations, la possibilité de choisir des professions plus prévisibles. Un métier ne disparaît pas nécessairement parce qu’il cesse d’intéresser le public; il peut disparaître simplement parce que personne n’accepte plus de consacrer plusieurs années à l’apprendre.
À Beit Chabab, la famille Naffah constitue aujourd’hui le principal lien entre cette histoire ancienne et le présent. Le savoir continue de se transmettre dans l’atelier, où les enfants grandissent au contact des moules, des fours et du bronze en fusion. Cette proximité compte davantage qu’un enseignement formel : la fabrication des cloches suppose des gestes que l’on acquiert par répétition, souvent sans parvenir ensuite à expliquer exactement comment on les a appris.
Ces dernières années, l’histoire de Youssef Naffah, fils du fondeur Naffah Naffah, a donné une tonalité différente au récit souvent pessimiste des métiers condamnés. Encore jeune, il a choisi de poursuivre son apprentissage aux côtés de son père. Sa décision ne suffit pas à garantir l’avenir de la fonderie, mais elle montre que la rupture n’est pas encore consommée.
C’est précisément là que se situe l’enjeu. Autrefois, lorsqu’un artisan cessait de travailler, d’autres ateliers maintenaient le métier. Aujourd’hui, chaque génération porte une responsabilité disproportionnée. Lorsque le nombre de détenteurs d’un savoir devient trop faible, une absence, un départ ou un changement de vie peut suffire à interrompre plusieurs siècles de transmission.
Transmettre ce qu’aucun manuel ne contient
La sauvegarde d’un métier ne consiste donc pas seulement à photographier les outils ou à exposer une cloche ancienne dans un musée. Les objets témoignent de ce qui a été fabriqué ; ils ne conservent pas la capacité de refaire le même geste.
Ce qui doit être transmis est beaucoup plus diffus : savoir quand une terre est suffisamment sèche, reconnaître la bonne consistance du moule, anticiper le comportement du métal, comprendre la relation entre la forme et le son. Ce sont des connaissances accumulées par l’expérience et incorporées dans les gestes. Elles peuvent être décrites, filmées ou enregistrées, mais leur maîtrise exige toujours le temps de l’apprentissage.
C’est ce qui distingue le patrimoine matériel du patrimoine vivant. La cloche peut être conservée sans le fondeur. Le métier, non.
À Beit Chabab, la question dépasse donc largement le sort d’un atelier. Elle concerne la capacité d’un village à transmettre ce qui faisait autrefois partie de son identité collective. Lorsque plusieurs familles travaillaient à la fonte, le savoir circulait entre artisans. Lorsqu’une seule lignée demeure, toute la mémoire technique se concentre dans un espace beaucoup plus fragile.
Pourtant, le bruit du métal résonne encore dans l’atelier et de nouvelles cloches continuent d’en sortir. La série consacrée aux métiers qui disparaissent ne commence donc pas par un métier mort, mais par un métier suspendu entre continuité et rupture.
Une cloche fabriquée à Beit Chabab peut continuer à sonner longtemps après la disparition de celui qui l’a coulée. C’est peut-être le paradoxe le plus juste pour comprendre ce patrimoine: les cloches peuvent traverser les siècles; le savoir nécessaire pour les fabriquer, lui, peut disparaître en une seule génération.
Prochain article: Jezzine, la corne au bout du couteau
Pourquoi une cloche a-t-elle une voix?
Une cloche ne produit pas une note unique. Lorsqu’elle est frappée, différentes parties du métal vibrent simultanément et génèrent plusieurs fréquences qui se combinent pour former son timbre. Le diamètre, la hauteur, l’épaisseur des parois, la courbure et la composition du bronze influencent directement cette vibration. De légères variations dans le profil peuvent donc modifier sensiblement le résultat. C’est pourquoi la fabrication d’une cloche relève autant de la métallurgie que de l’acoustique : le fondeur construit un objet destiné à être entendu, parfois à plusieurs kilomètres de distance.




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