Cette deuxième partie explore la logique profonde du chemsex : éviter le manque, suspendre l’angoisse, neutraliser l’incertitude du désir. Le symptôme apparait, entre répétition défensive, fragilité du consentement et discours mercantile promettant la jouissance immédiate, comme une solution coûteuse à la difficulté contemporaine d’être en lien.
Certaines études montrent que, parmi les «chemsexeurs», il existe des trajectoires individuelles où l’on retrouve des histoires de rejet familial, de honte intériorisée, de secret, d’humiliations précoces. On y signale la fragilité psychologique de certains sujets, en l’articulant à la souffrance liée à l’hétéronormativité et aux agressions psychologiques ou physiques subies tôt dans la vie, parfois de manière brutale, parfois insidieuse. Dans ces cas, le chemsex peut fonctionner comme une réponse à une honte ancienne, une manière de court-circuiter l’auto-dévalorisation par l’intensité d’une scène où l’on se sent enfin voulu. Mais il existe aussi des trajectoires où l’on ne trouve pas de traumatisme massif, et où la scène chemsex s’installe davantage comme un produit de l’époque, au croisement de la disponibilité des substances, de l’architecture des applications, d’une culture de l’instant, et d’une certaine fragilisation du lien.
La psychanalyse ne cherche pas un « facteur causal » unique. Elle cherche une logique. Or, sur ce sujet, une logique revient souvent celle de l’évitement de la subjectivité dans la rencontre. La sexualité, quand elle engage l’affect, confronte le sujet à la question du manque, manque d’être, manque de garantie, impossibilité de savoir ce que l’autre veut vraiment. Le chemsex peut être lu comme une manière de neutraliser cette question. On remplace l’incertitude du désir par la certitude de la stimulation. On échange l’adresse à un sujet par l’usage d’un corps, on troque la parole embarrassée par le code. Les substances font taire le doute, mais elles font fréquemment taire aussi la possibilité d’une rencontre où l’autre n’est pas seulement un support de jouissance.
La compulsion de répétition, telle que Freud la met au travail au-delà du principe de plaisir, offre ici un angle particulièrement fécond. Ce que répète le sujet n’est pas forcément un plaisir, il peut répéter un montage qui le protège d’un affect insupportable. On peut alors comprendre certaines trajectoires chemsex comme une répétition défensive, je reproduis la scène qui m’évite d’être seul avec moi-même, je reproduis la scène où l’angoisse est anesthésiée, la scène où je n’ai pas à attendre, où je n’ai pas à demander. La répétition devient un anti-souvenir. Elle ne rappelle pas, elle recouvre.
C’est là que la notion d’absence à soi prend tout son sens clinique. Chez certains, l’objectif conscient est l’intensité. Mais l’objectif inconscient peut être une suspension, celle de la pensée, de la honte, du doute, de la mémoire, de la douleur archaïque qui revient dès que le silence se réinstalle. La dissociation pharmacologique de la kétamine, l’amnésie possible autour du GHB ou du GBL, l’épuisement qui suit les stimulants, tout cela peut devenir, paradoxalement, recherché, non comme accident, mais comme promesse d’un trou. Le trou comme repos.
Comment un sujet organise-t-il une scène où sa vulnérabilité est à la fois conjurée et rejouée ? Certaines personnes décrivent des moments où elles « se laissent faire » au-delà de ce qu’elles auraient voulu, et, après-coup, la honte et la stupeur reviennent parfois avec des symptômes de type traumatique. Le consentement devient alors un point de crise, le sujet se demandant ce qu’il a vraiment voulu, accepté, laissé se produire alors qu’il n’était plus vraiment là. Des recherches concluent à la nécessité de rappeler les normes du consentement dans un contexte où l’altération de conscience rend la frontière fragile. Cette fragilité du consentement constitue aussi un révélateur, car elle met au jour une tension entre le désir de maîtrise et le désir de s’abandonner à une scène qui dispense de choisir.
La relation affective, dans ce contexte, subit souvent une transformation silencieuse parce que l’amour devient risqué. Aimer, c’est accepter d’être atteint. C’est accepter que l’autre compte, donc qu’il puisse manquer. Beaucoup de dispositifs addictifs protègent précisément contre cela. Ils permettent une proximité sans dépendance, une chaleur sans attache, une intensité sans lendemain. Les rencontres chemsex peuvent alors fonctionner comme une caricature du lien, suffisamment de corps et de signes pour donner l’impression de ne pas être seul, mais pas assez de symbolique pour que l’autre devienne un objet d’amour au sens plein. Ces rencontres disent quelque chose de cette ambiguïté, le contact est réel, l’affect est souvent en trompe-l’œil, et la solitude, au fond, n’est jamais résolue.
On peut ici convoquer une autre perspective, celle de l’enveloppe psychique. L’idée d’un moi-peau, d’une surface qui protège, qui contient, qui sépare, se prête étonnamment à la scène chemsex. Durant le chemsex, le groupe, la musique, la répétition, la disponibilité, forment une enveloppe collective. Les substances agissent comme un ciment de cette enveloppe, elles réduisent les aspérités, elles rendent le contact tolérable, elles donnent au sujet une sensation d’être tenu. Mais cette enveloppe est instable, elle dépend d’un apport externe. Lorsque la « session » se termine, l’enveloppe se déchire et le sujet se retrouve face à sa propre peau, parfois trop fine, parfois douloureuse, parfois envahie par l’angoisse. C’est souvent là que la spirale se renforce, non pas tellement parce que la personne aime le produit, mais parce qu’elle redoute l’après, et qu’elle cherche à éviter l’effondrement.
Ce point rejoint alors la bascule vers l’isolement, la désorganisation de la vie quotidienne, l’éloignement du travail, des études, des relations proches, la pratique devenant envahissante. Le sujet se retrouve pris entre deux solitudes, la solitude ordinaire, celle d’une vie où l’on doit porter son manque, et la solitude amplifiée, celle qui suit l’excès et qui peut être plus douloureuse encore. La répétition des « sessions » devient ainsi une tentative de sortir de la solitude par une voie qui, paradoxalement, la creuse.
Ce qui change avec notre société de consommation, ce n’est pas seulement l’accès aux produits, c’est l’imaginaire de la solution technique. Là où l’angoisse appelait autrefois un récit, une parole, une élaboration, l’époque propose un objet. Un objet consommable. Un objet qui promet l’effet. Le produit devient l’anti-temps, l’anti-attente, l’anti-manque
À ce stade, l’hypothèse lacanienne du discours consumériste devient une boussole. Ce discours court-circuite la castration, promet que le manque peut être comblé par l’objet, que la jouissance peut être livrée à domicile et que le plus-de-jouir est accessible par la consommation. Le chemsex apparaît alors comme un symptôme particulièrement lisible de ce discours, parce qu’il articule de manière immédiate l’objet chimique, l’objet numérique et l’objet sexuel. L’objet qui excite, celui qui met en relation et qu’on utilise. Et lorsque tout est objet, le sujet, lui, risque de devenir accessoire.
Le chemsex, finalement, oblige à réentendre une thèse simple et difficile, celle que le symptôme est une solution coûteuse, parfois destructrice, mais une solution quand même. Il permet à certains de se sentir désirables, de traverser l’angoisse, de trouver une communauté, d’échapper à l’isolement, d’accéder à des expériences sensorielles et relationnelles qui semblent inaccessibles autrement.
Reste la question la plus dérangeante : pourquoi, dans notre culture, le lien à soi et à l’autre devient-elle si difficile, au point que l’on doive l’aménager, la chimiser, la dissocier, la médicaliser, la pousser jusqu’à l’épuisement ? Si l’on suit la logique du symptôme, le chemsex ne dit pas seulement quelque chose des individus qui le pratiquent, il dit quelque chose de l’époque, de ses injonctions de performance, de sa marchandisation de l’intime, de sa manière de promettre des objets plutôt que de l’attachement, de sa tendance à traiter l’angoisse comme un bug à supprimer plutôt que comme un signal à entendre.
Et l’on peut alors laisser la réflexion ouverte sur une dernière hypothèse : si le chemsex vise souvent à abolir le manque par l’illusion du plein, à forcer l’oubli par la saturation, à éviter la dépendance affective par la promiscuité sans attache, alors ce qui ferait véritablement alternative serait la possibilité d’un désir qui accepte de ne pas tout maîtriser, et d’un lien qui supporte l’imperfection et le manque.





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