On en parle souvent comme d’un «vice», d’une «mauvaise habitude», on la réduit à un «problème de volonté». Quand l’usage de la pornographie devient compulsif, répétitif, envahissant, il ressemble moins à un choix qu’à une contrainte. Au lieu de moraliser, la psychanalyse prend un pas de côté et, au lieu de demander seulement «Pourquoi on fait ça?», elle demande «À quoi ça sert?», parfois même «Qu’est-ce que ça protège?» ou «Qu’est-ce que ça raconte de soi, malgré soi?».
L’addiction aux films pornographiques appartient à ces symptômes contemporains qui semblent à la fois évidents et opaques. Évidents, parce que le sujet lui-même constate l’emprise, la répétition, la difficulté à interrompre le geste de consommation, malgré la lassitude ou le dégoût. Opaques, puisque la surabondance d’images ne dit rien, en elle-même, de ce qui se joue pour l’inconscient. La psychanalyse n’aborde pas la pornographie comme un objet moral ni comme un simple produit culturel, mais comme une scène qui répond à un besoin de mise en forme du désir, de la faille, de la peur, de la honte et du manque. Le film pornographique est moins un divertissement qu’un théâtre où se rejouent silencieusement des enjeux archaïques de la sexualité infantile.
S. Freud définit la sexualité comme fondamentalement polymorphe, précoce, traversée de pulsions partielles qui cherchent des satisfactions autoérotiques avant de se coordonner dans une sexualité génitale. La curiosité scopique, c’est-à-dire le plaisir de voir et de se faire voir, la fascination pour ce qui se cache dans le corps de l’autre, appartiennent à cette sexualité infantile, bien avant l’accès à la maturité.
Les films pornographiques donnent à cette pulsion de voir un objet surabondant, toujours disponible, qui vient saturer le regard. Ils mettent en scène une version simpliste, souvent caricaturale, de ce que Freud appelait la scène primitive, cette représentation, fantasmée ou parfois réellement perçue, de la sexualité des parents. L’addiction porte alors moins sur l’image en elle-même que sur la répétition d’une scène dont le sujet espère, sans jamais y parvenir, épuiser le mystère.
La théorie du développement psychosexuel freudien offre un fil pour comprendre ce type de compulsion. La sexualité infantile se structure autour de zones érogènes successives, de l’oral à l’anal, puis au phallique, avant la réorganisation œdipienne. Dans l’addiction pornographique, la dimension phallique occupe une place prépondérante. Le corps entier se trouve subordonné à la logique du phallus, en tant que signe de puissance, de maîtrise, parfois de triomphe sur la castration. Les corps filmés, disponibles, résistants à la fatigue, ignorants du doute et de l’angoisse, composent un monde où la limite et la vulnérabilité semblent abolies. Le sujet qui regarde s’accroche à ce spectacle comme à un démenti adressé à son propre sentiment d’insuffisance. La répétition de la consommation tente de conjurer la faille narcissique que le développement, l’interdit et le conflit œdipien ont laissée en héritage.
Dans cette perspective, l’addiction apparaît comme une forme particulière d’une dérive, non au sens moral, mais comme construction psychique destinée à traiter l’angoisse de castration. La dérivation élabore un scénario stable, une mise en scène codée qui permet de maîtriser, par la répétition ritualisée, ce qui autrement serait insupportable. Le sujet addict aux films pornographiques se trouve souvent captif d’un répertoire très restreint de scènes, de catégories, de gestes, qui reviennent sans cesse, malgré la diversité apparente des supports. Sous la profusion des images se cache une pauvreté du fantasme, comme si seule une configuration très précise était susceptible de soutenir momentanément l’excitation et d’écarter l’angoisse. La jouissance s’obtient au prix d’une rigidification du scénario intérieur.
La clinique psychanalytique contemporaine a mis en évidence la manière dont l’addiction se substitue parfois à la vie fantasmatique. Joyce McDougall a ainsi montré que certains sujets, débordés par des éprouvés primitifs mal symbolisés, recourent à des « addictions à l’excitation » pour éviter l’effondrement psychique. L’excitation sexuelle provoquée par le flux d’images pornographiques fonctionne alors comme un anesthésiant paradoxal : elle évite de sentir d’autres affects plus douloureux, comme, par exemple, la honte, la solitude, le vide, la mélancolie.
Bien évidemment, la question du regard occupe une place centrale dans ce tableau. J. Lacan a insisté sur la distinction entre l’œil et le regard, et sur le rôle du regard comme objet cause du désir. Dans la pornographie, l’image ne se contente pas de donner à voir, elle instaure une scène où le sujet se sent à la fois voyeur et exposé, même s’il est seul devant son écran. Le dispositif filmique multiplie les angles, les gros plans, les cadrages qui accentuent une présence du regard comme objet. Le spectateur ne regarde pas seulement, il est pris dans un jeu de regards, capturé par ce qu’on pourrait nommer l’objet regard. Cette capture alimente un circuit de jouissance dont il devient difficile de se soustraire, l’image semblant appeler, convoquer, commander de continuer.
Cette dimension de commandement renvoie au registre du surmoi. La modernité pornographique illustre d’une manière radicale ce que l’on a décrit comme un surmoi de la jouissance. Là où le surmoi freudien interdisait pour mieux faire désirer, le surmoi contemporain intime l’ordre de jouir, d’explorer, de consommer toujours davantage, sous peine de se sentir inadapté, loser, décalé. L’addiction aux films pornographiques condense cette injonction silencieuse, en offrant un flux ininterrompu de contenus-annonce, en suggérant que d’autres plaisirs sont possibles, que le sujet n’en a pas encore vu assez, et qu’il pourrait trouver ailleurs une intensité considérable. Ce surmoi sans visage pèse parfois plus lourdement que les interdits explicites, car il envahit l’espace psychique sans passer par la parole ni par une instance repérable.

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