La sexualité chimique ou «chemsex» n’est pas simplement du “sexe sous drogue” mais un montage dans lequel la chimie organise la rencontre, reconfigure le plaisir et, parfois, permet au sujet de tenir face à la honte, à l’angoisse ou à une solitude ancienne. Cet article propose une lecture psychanalytique d’une pratique ambivalente, à la fois solution et piège, intensité et effacement, communauté et déliaison. Il interroge ce que ces scènes disent du consentement, du trauma, du manque et de la difficulté contemporaine à habiter son désir.
Le terme de chemsex fait partie de ces néologismes issus de la langue anglaise qui définissent des conduites générationnelles contemporaines relatives au lien, dont nous avons développé un certain nombre déjà. Ce terme résulte de la contraction des termes de chemical et de sex. Il désigne l’usage intentionnel de substances psychoactives avant ou pendant des rapports sexuels afin d’en modifier l’intensité, la durée, la désinhibition, parfois la disponibilité du corps lui-même. Il ne s’agit donc pas simplement d’un sexe sous-produit, mais d’un agencement où la chimie devient partie prenante de la scène, comme si elle en était l’un des protagonistes.
En France, les recherches révèlent qu’en une quinzaine d’années, la pratique a gagné en visibilité, avec une diversification des contextes et une circulation accrue via l’infrastructure numérique des rencontres. Le chemsex permet des rapports sexuels prolongés, parfois répétés, où la sexualité n’est plus un acte circonscrit, mais une séquence extensible, relancée par des prises successives, rythmée par des moments de montée, de plateau, d’épuisement puis de réactivation. L’organisation de la rencontre n’est pas seulement sociale, elle est logistique, au sens où le cadre doit soutenir l’intensité et la durée, et où le téléphone, les applications, les messageries maintiennent ouverte la possibilité d’ajouter, de remplacer, de prolonger. L’accès aux produits et leur revente s’articulent fortement aux applications de rencontres et aux réseaux sociaux, avec une place centrale d’internet comme vecteur d’approvisionnement.
Ce qui est recherché dans le chemsex, c’est une désinhibition qui n’est pas seulement sociale, mais intime, un amenuisement de sentiments inhibiteurs, une réduction de l’angoisse de performance, une intensification des sensations, une endurance accrue, parfois une anesthésie partielle permettant de supporter ce qui, autrement, serait douloureux ou psychiquement coûteux.
Des explications techniques rapides sont nécessaires pour saisir les effets recherchés dans le chemsex. Les substances en usage sont les cathinones (substances de synthèse dérivées de la cathinone naturelle provenant du khat) souvent associées au GHB (drogue de synthèse aux propriétés sédatives et amnésiantes) ou au GBL (autre drogue de synthèse proche du GHB). La kétamine, détournée de son usage médical dans l’anesthésie, s’ajoute aux autres substances, est utilisée pour ses effets stimulants hallucinogènes et dissociatifs. L’ensemble de ces familles pharmacologiques, stimulant, dépresseur, dissociatif, anesthésiant, dessine des manières d’atteindre un but somatopsychique, celui de pousser le corps, faire taire l’angoisse, se décoller de soi.
Le GHB et le GBL occupent une place particulière dans l’imaginaire du chemsex parce qu’ils promettent une euphorie lisse, une détente, une fluidité relationnelle, parfois une sexualité sans frein. Mais cette promesse se paie d’une fragilité, documentée dans de nombreuses recherches, à cause de l’étroitesse de la marge entre l’effet recherché et l’intoxication aiguë ainsi que de la perte de conscience pouvant survenir dans une continuité trompeuse, le tout pouvant conduire à des admissions aux urgences pour des soins critiques.
Du côté des stimulants, l’objectif n’est pas seulement d’augmenter la libido. Il s’agit souvent de créer une disponibilité continue, d’abolir la fatigue, d’étirer le temps, d’intensifier l’excitation, mais aussi de convertir l’incertitude de la rencontre en un flux de sensations. La recherche de ces effets peut néanmoins être considérée comme une défense, car le désir, dans sa version naturelle, suppose l’attente, le manque, la possibilité de décevoir, alors que le stimulant promet un désir sans creux, un désir qui ne « tombe » pas. Avec la kétamine, la dissociation recherchée produit un certain soulagement non pas tant du monde extérieur que de l’intérieur du sujet. On cherche parfois à ne plus être entièrement là, à sentir sans se sentir, à réduire l’acuité du moi.
Les dangers du chemsex ne se réduisent pas à l’overdose, même si elle en est l’ombre la plus spectaculaire. Les risques composent une constellation où se mêlent infections, troubles de la santé psychique, addictions, accidents, violences sexuelles, difficultés relationnelles et professionnelles, isolement. Le risque tient souvent à l’addition des facteurs plutôt qu’à un facteur unique lié au mélange de substances aux effets opposés, les prises répétées dans une temporalité altérée, provoquant déshydratation, épuisement, baisse de vigilance, perte de repères de consentement, exposition à des pratiques non anticipées. Les cliniciens et les associations décrivent fréquemment une sexualité devenue difficile à concevoir sans produit, une anxiété accrue hors session, des épisodes dépressifs, parfois des états paranoïdes ou des décompensations, et, surtout, un remaniement de la relation à l’autre où la rencontre se paie d’une dette interne de plus en plus lourde.
Notre réflexion psychanalytique de ce phénomène consistera à nous interroger sur la fonction psychique que la scène chimico-sexuelle peut remplir, dans quelles conditions elle s’installe, ce qu’elle protège, ce qu’elle masque, ce qu’elle expose. Et, surtout, ce qu’elle dit d’un rapport contemporain à la jouissance, au lien, à la solitude, loin de toute moralisation.
La psychanalyse distingue, nous le savons, le plaisir de la jouissance. Le plaisir, même intense, reste inscrit dans une logique de régulation, il connaît une satiété, il se laisse limiter. La jouissance, au sens lacanien, déborde. Elle se nourrit d’elle-même, elle exige, elle pousse le sujet vers un au-delà qui n’est pas nécessairement heureux. Le chemsex peut être compris comme un dispositif qui vise, au moins en partie, à rendre la jouissance accessible, reproductible, programmable, comme si l’on pouvait industrialiser l’accès à l’au-delà. C’est là que l’on entend la proximité entre certaines scènes chemsex et le discours contemporain de la performance. Non pas seulement performance sexuelle, mais performance d’intensité, performance de présence, de disponibilité sans freins.
Le chemsex peut alors être entendu comme une tentative de résoudre un conflit interne, entre le désir et l’interdit, entre la demande d’amour et la peur de dépendre, entre l’envie de se livrer et la crainte d’être jugé, entre la peur de l’échec et la demande de performance. Les substances servent à déplacer ce conflit, mais ne le suppriment pas, elles le rendent momentanément muet. L’angoisse de performance se transforme en excitation corporelle. La peur d’être rejeté se dissout dans la sensation d’être désiré, parfois par plusieurs, parfois de manière insistante, ce qui donne au moi un bain narcissique. La solitude se convertit en promiscuité, et la promiscuité peut donner l’illusion d’un lien.
Dans certains récits, on entend une tonalité winnicottienne très nette. Ce n’est pas seulement le désir de jouir qui est recherché, mais le désir d’un environnement suffisamment soutenant pour que le sujet puisse se sentir vivant. Or le paradoxe est que la scène chemsex fabrique un environnement (musique, lumière, présence, règles implicites, codes de communication) artificiel, dépendant, qui tient par la chimie. C’est un holding sans mère, un maintien sans véritable soin, un contenant qui soutient et qui, en même temps, fragilise, puisqu’il exige la reconduction du dispositif pour que le sentiment de réalité persiste. Le sujet peut alors glisser vers un faux self performant, sexuellement disponible, socialement à l’aise, tandis que le vrai self, celui qui angoisse, celui qui demande, celui qui hésite, reste au vestiaire. La chimie devient un costume psychique.




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