En rebaptisant l’intelligence artificielle «super intelligence», Donald Trump relance le débat sur les mots employés pour désigner cette technologie. Entre confusion terminologique, appels au ralentissement et course mondiale à la puissance, ce changement de nom révèle surtout une vieille inquiétude: jusqu’où progresser sans perdre le contrôle?
Donald Trump veut changer les mots de l’intelligence artificielle. Devant l’Assemblée générale des Nations unies, mardi 22 septembre, le président américain a annoncé que les documents officiels des États-Unis emploieraient désormais l’expression «super intelligence» à la place d’«intelligence artificielle». Une appellation qu’il espère voir adoptée par le reste du monde.
À ses yeux, l’adjectif artificiel donne l’impression que cette intelligence serait «fausse», alors que la technologie est, selon lui, «incroyable». «Bienvenue dans le nouveau monde de la super intelligence», a-t-il lancé, proposant un nouveau sigle: SI plutôt que AI, en anglais, ou IA, en français.
Tandis que des voix alertent sur les dangers de cette technologie et appellent à ralentir son développement, Donald Trump commence par la renommer. Mais cette annonce dépasse la simple coquetterie lexicale. Elle interroge les mots employés pour décrire les systèmes actuels, les capacités qui leur sont attribuées et la manière dont leur évolution est envisagée. Car «intelligence artificielle» et «superintelligence» ne désignent pas, dans le vocabulaire scientifique, une même réalité.
Une intelligence, plusieurs appellations
L’intelligence artificielle, ou IA, constitue l’appellation générale. Elle regroupe des systèmes capables d’accomplir des tâches associées à certaines facultés humaines: traiter le langage, reconnaître des images, établir des prévisions, produire des contenus ou résoudre des problèmes. Malgré leur polyvalence apparente, les modèles actuels restent généralement spécialisés et dépendants de données, d’objectifs et de cadres définis par l’humain.
L’intelligence artificielle générale, ou AGI selon le sigle anglais, désigne un stade supérieur encore hypothétique. Elle correspondrait à des systèmes hautement autonomes capables d’égaler ou de dépasser les humains dans la plupart des activités intellectuelles et économiquement utiles. Aucun modèle actuel n’est toutefois reconnu de manière consensuelle comme une AGI.
La superintelligence artificielle, ou ASI, se situerait un degré plus loin. Popularisée par le philosophe Nick Bostrom dans son ouvrage Superintelligence, publié en 2014, cette notion décrit un intellect qui dépasserait largement les performances cognitives humaines dans presque tous les domaines importants.
La nuance terminologique est essentielle. Donald Trump rejette précisément l’adjectif artificiel, qu’il associe à ce qui serait faux, et lui substitue super. Bostrom, au contraire, ne supprime pas ce terme: il l’intègre à l’appellation artificial superintelligence. L’adjectif artificiel indique ici l’origine technique du système, tandis que super désigne le niveau qu’il aurait atteint.

Dans le nouvel usage proposé par Trump, «super intelligence» devient donc un autre nom pour les technologies existantes. Dans la terminologie scientifique, la superintelligence désigne plutôt un stade futur, théorique et très supérieur aux capacités actuelles. Rebaptiser l’IA revient ainsi à présenter comme déjà là ce qui demeure encore une hypothèse.
Le remplacement d’artificiel par super modifie dès lors le récit. Le premier terme rappelle que l’outil est fabriqué par l’humain; le second met en avant sa supériorité potentielle.
Ralentir avant le point de bascule?
À mesure que les performances progressent, certains acteurs majeurs du secteur réclament pourtant un ralentissement. Devant le Conseil de sécurité de l’ONU, mercredi 23 septembre, le patron d’OpenAI, Sam Altman, a estimé que la trajectoire actuelle de l’IA nécessitait une «attention extrême». L’automatisation croissante du développement des modèles pourrait, selon lui, accélérer brusquement leur rythme d’amélioration.
Sam Altman a ainsi soutenu la proposition de Dario Amodei, patron d’Anthropic, de ralentir le rythme du développement afin d’évaluer les nouveaux risques. Selon lui, l’industrie ne peut accepter des dangers technologiques excessifs sous prétexte que les bénéfices attendus seraient trop importants pour lever le pied.
Ralentir ne signifie pas arrêter la recherche, mais empêcher que les capacités des modèles progressent plus vite que les moyens permettant de les tester et de les contrôler. Les préoccupations concernent aussi bien les dérives présentes – désinformation, cyberattaques ou armes autonomes – que la possibilité future de systèmes échappant durablement à la supervision humaine.
António Guterres a défendu la même exigence de prudence devant l’Assemblée générale. S’appuyant sur un rapport scientifique évoquant un risque limité mais réel de dommages catastrophiques et irréversibles, le secrétaire général de l’ONU a appelé à encadrer le rythme de développement de l’IA et à renforcer les garde-fous. «Les robots tueurs ne doivent avoir aucune place dans notre avenir», a-t-il averti, refusant que des décisions de vie ou de mort soient confiées à des machines.
La course plus forte que la prudence?
L’appel au ralentissement se heurte cependant à une compétition technologique mondiale. Lors de son discours à l’ONU, Donald Trump a rejeté toute tentative d’instaurer un dispositif international de contrôle de l’IA. Il considère au contraire sa maîtrise comme un enjeu décisif dans la rivalité entre les États-Unis et la Chine: celui qui remportera la course dominera le nouvel ordre technologique.
Cette logique réduit la marge laissée aux garde-fous. Si un État ralentit seul, il risque de voir un concurrent poursuivre ses avancées et prendre l’avantage.
La course ne se déroule d’ailleurs pas seulement entre puissances. Elle oppose aussi les entreprises qui cherchent à attirer les investissements, à conquérir les marchés et à atteindre les premières un éventuel seuil d’intelligence générale.
Or, si la peur d’être dépassé l’emporte sur celle de perdre la maîtrise de la technologie, jusqu’où États et entreprises seront-ils prêts à pousser la prise de risques?