Smar Jbeil, la forteresse du Haut-Batroun
À Smar Jbeil, un château franc du XIIᵉ siècle domine encore la côte du Batroun.

Le Liban est souvent raconté à travers ses crises, ses guerres et ses dirigeants. Pourtant, disséminés dans les montagnes, les vallées et les villes subsistent des lieux presque oubliés qui racontent une autre histoire du pays. Anciennes capitales, voies ferrées abandonnées, temples cachés, sanatoriums désertés ou sites antiques méconnus, ces endroits sont les témoins silencieux d’époques révolues. Une série pour redécouvrir le Liban à travers des lieux qui ont façonné son identité.  

À près de 500 mètres d’altitude, Smar Jbeil domine la côte du Batroun depuis un promontoire occupé bien avant le Moyen Âge. Le château visible aujourd’hui est surtout une construction franque du XIIᵉ siècle, mais son socle rocheux conserve des traces plus anciennes, auxquelles se sont ajoutées traditions maronites et récits locaux.

Depuis la hauteur de Smar Jbeil, la Méditerranée apparaît comme une longue bande claire au-delà des collines du Batroun. Le site commande un vaste paysage, du secteur de Madfoun jusqu’aux reliefs voisins, et cette position suffit à expliquer pourquoi le promontoire a été occupé si tôt. Voir la côte, surveiller les vallées et contrôler les passages reliant l’arrière-pays au littoral constituaient déjà une forme de pouvoir. La forteresse qui se dresse encore au centre du village s’inscrit dans cette logique, même si les pierres visibles aujourd’hui appartiennent surtout à la période franque. 

Smar Jbeil est pourtant un lieu où l’histoire documentée et les traditions locales se superposent constamment. Certains récits font remonter le site aux rois phéniciens de Byblos, évoquent une occupation babylonienne ou romaine et parlent de tunnels rejoignant la côte ou même la citadelle de Byblos. Ces traditions sont anciennes et fortement enracinées dans la mémoire du village, mais elles ne sont pas toutes confirmées par l’archéologie moderne. Ce que l’on sait avec davantage de certitude, c’est que le socle rocheux conserve des hypogées, des fossés taillés dans la pierre et divers aménagements dont l’ancienneté avait déjà intrigué Ernest Renan au XIXᵉ siècle. Renan lui-même refusait cependant de leur attribuer une date assurée. 

Un rocher occupé avant les Croisés

Avant même la construction du château médiéval, le promontoire avait donc déjà retenu l’attention des hommes. Renan signale des sépultures creusées dans la roche et des reliefs très érodés, tandis qu’Henri Lammens observe au début du XXᵉ siècle que les parties visibles de la forteresse sont médiévales mais que certains fossés et travaux rupestres paraissent plus anciens. Ces indices ne suffisent pas à établir une chronologie continue depuis l’époque phénicienne, mais ils montrent que le site ne naît pas avec les Francs. 

Les traditions locales vont beaucoup plus loin. Elles décrivent Smar Jbeil comme une sorte de résidence d’été ou de poste avancé des rois de Byblos, évoquent des sculptures attribuées à Nabuchodonosor, des vestiges romains, des pressoirs, des citernes et même plusieurs centaines de puits creusés dans le rocher. Le site officiel de l’armée libanaise reprend une grande partie de ces récits, notamment celui de 360 puits et de souterrains rejoignant Madfoun ou Byblos. Mais faute de fouilles modernes permettant de les confirmer intégralement, ces éléments doivent être considérés comme une mémoire locale autant que comme des faits archéologiques. 

Cette prudence ne diminue pas l’intérêt du lieu, au contraire. Smar Jbeil permet de comprendre comment un promontoire stratégique peut être réoccupé à plusieurs reprises, chaque époque trouvant dans la même géographie une raison de s’y installer. Les Francs vont précisément transformer cette hauteur en véritable château.

Le château du comté de Tripoli

Les recherches architecturales modernes distinguent trois grandes phases de construction au XIIᵉ siècle. La première, dans le premier quart du siècle, correspond au creusement du fossé et à l’édification du corps principal et du donjon en grands blocs à bossage. Une seconde phase modifie l’organisation intérieure au début de la deuxième moitié du siècle, avant qu’une troisième n’ajoute une barbacane destinée à renforcer l’accès. L’ensemble s’inscrit alors dans le système défensif du comté de Tripoli. 

Le château n’était vraisemblablement pas une grande forteresse princière comparable au Krak des Chevaliers ou à Beaufort, mais plutôt la résidence fortifiée d’un chevalier chargé de contrôler un fief et ses voies d’accès. L’historien Paul Deschamps a proposé de l’attribuer à Geoffroy d’Agoult, sans que cette identification puisse être tenue pour certaine. Ce qui ne fait guère de doute, en revanche, c’est que l’architecture actuelle appartient principalement au monde franc du XIIᵉ siècle.

Sa position explique là encore sa fonction. Depuis Smar Jbeil, on surveille l’axe côtier entre Byblos et Batroun tout en conservant une vue sur les vallées montant vers l’intérieur. Le fossé taillé dans le rocher renforce naturellement la défense, tandis que le donjon concentre les fonctions militaires et résidentielles. La forteresse s’insère ainsi dans un réseau de postes et de châteaux plus vastes destinés à maintenir le contrôle franc sur le nord du Mont-Liban.

Mais la vie du château ne s’arrête pas avec les Croisés. Au début du XVIIᵉ siècle, il intervient encore dans les rivalités opposant Fakhr el-Dine II aux Sayfa. En 1619, alors que l’émir étend son influence vers les régions maronites du Nord, les hommes qui tenaient Smar Jbeil passent dans son camp. Le château entre ensuite dans l’orbite de la famille Khazen. En 1630, un violent séisme provoque l’effondrement d’une partie du donjon et tue plusieurs occupants ; le bâtiment est restauré l’année suivante par Nader al-Khazen. 

Une forteresse devenue mémoire

À Smar Jbeil, l’histoire militaire se mêle très tôt à une autre mémoire, celle du christianisme maronite. La tradition rattache le site à saint Jean Maron, considéré comme le premier patriarche maronite. Selon les récits rapportés par le patriarche Étienne Douaihy et repris par la tradition locale, Jean Maron aurait séjourné ou trouvé refuge à Smar Jbeil avant de déplacer son siège vers Kfarhay. Les détails précis de cet épisode restent difficiles à documenter indépendamment, mais son importance dans la mémoire maronite de la région est incontestable. 

Le château connaît ensuite de multiples réemplois. Au XIXᵉ siècle, les archives de l’Église maronite indiquent qu’il sert de siège épiscopal. Son donjon restera propriété de l’Église jusqu’à son expropriation par la Direction générale des Antiquités en 1997, tandis que plusieurs campagnes de restauration seront menées au XXᵉ et au début du XXIᵉ siècle. 

Ce parcours explique pourquoi le monument est aujourd’hui plus difficile à lire qu’un château figé dans une seule époque. Une partie du socle relève d’aménagements plus anciens, la forteresse visible est principalement franque, les Khazen l’ont restaurée au XVIIᵉ siècle, l’Église l’a réutilisée et la mémoire locale y a ajouté ses propres récits. Plusieurs siècles se trouvent ainsi superposés dans un espace relativement restreint.

C’est aussi ce qui rend les légendes de Smar Jbeil si persistantes. Les récits de centaines de citernes ou de galeries souterraines rejoignant le littoral sont difficiles à vérifier, mais ils traduisent quelque chose de réel : l’impression que le château cache davantage que ce qu’il montre. Les fossés creusés dans le roc, les hypogées et les cavités nourrissent naturellement cet imaginaire d’un monde souterrain relié à la côte.

La forteresse n’a pourtant pas besoin de ces légendes pour impressionner. Sa position suffit. Depuis son promontoire, la vue permet encore de comprendre pourquoi les Francs ont choisi d’y bâtir un château, pourquoi les pouvoirs locaux l’ont réoccupé et pourquoi la mémoire religieuse y a trouvé un refuge. Smar Jbeil appartient à ces lieux où le paysage explique presque autant l’histoire que les documents.

Entre la pierre, la mer et les traditions, Smar Jbeil conserve ainsi l’une des histoires les plus stratifiées du Batroun.

Le château avait-il vraiment 360 citernes?

Les traditions locales attribuent à Smar Jbeil un réseau spectaculaire de puits, de citernes et de galeries creusés dans le rocher. Certaines parlent de 360 puits, d’autres de tunnels qui auraient relié la forteresse au littoral de Madfoun ou même à Byblos. Ces récits sont repris depuis longtemps dans les descriptions patrimoniales du village, mais ils n’ont pas été confirmés dans leur ensemble par les études archéologiques modernes. Leur persistance reste néanmoins révélatrice : les nombreuses cavités et aménagements rupestres visibles sur le site ont nourri, de génération en génération, l’idée d’une forteresse possédant un vaste réseau souterrain. 

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