Bziza, le temple devenu église
À Bziza, un temple romain est devenu église sans cesser de montrer son passé

Le Liban est souvent raconté à travers ses crises, ses guerres et ses dirigeants. Pourtant, disséminés dans les montagnes, les vallées et les villes subsistent des lieux presque oubliés qui racontent une autre histoire du pays. Anciennes capitales, voies ferrées abandonnées, temples cachés, sanatoriums désertés ou sites antiques méconnus, ces endroits sont les témoins silencieux d’époques révolues. Une série pour redécouvrir le Liban à travers des lieux qui ont façonné son identité.  

À Bziza, dans le Koura, un petit temple romain du IIᵉ siècle a traversé les siècles en changeant de fonction plutôt qu’en disparaissant. Transformé en église, remanié puis restauré, il conserve encore ses colonnes ioniques, ses murs antiques et les traces très lisibles de sa christianisation.

À Bziza, la transformation se lit directement dans la pierre. Trois colonnes ioniques se dressent encore devant l’ancien sanctuaire, vestiges d’un portique qui en comptait quatre. Derrière elles, les murs romains subsistent, mais l’orientation du bâtiment a changé, une nouvelle entrée a été percée et deux absides chrétiennes occupent désormais son côté nord-est. Rarement le passage d’un culte à un autre se laisse observer avec autant de netteté dans un même édifice. 

Le monument est relativement modeste par ses dimensions, environ 8,5 mètres sur 14, mais remarquable par la qualité de son architecture. Les recherches récentes le datent du milieu du IIᵉ siècle apr. J.-C. Son plan est celui d’un temple prostyle tétrastyle : quatre colonnes précédaient la façade, tandis que le pronaos donnait accès à la cella, cœur du sanctuaire. L’ordre ionique, les chapiteaux finement travaillés et l’entablement richement décoré témoignent d’un programme architectural beaucoup plus ambitieux que ne le laisse supposer la taille du bâtiment. 

Un temple romain au cœur du Koura

Bziza s’inscrit dans un paysage religieux antique particulièrement dense. Entre les vallées du nord du Liban, plusieurs sanctuaires romains ponctuaient les villages et les hauteurs, depuis Amioun jusqu’aux temples voisins d’Aïn Akrine. Celui de Bziza n’a rien du gigantisme de Baalbeck : son intérêt tient davantage à son état de conservation et à la clarté de son plan. Trois des colonnes du pronaos sont encore debout, tandis que la quatrième, retrouvée brisée, a été remontée lors des travaux de restauration. 

L’identité de la divinité honorée dans le sanctuaire demeure en revanche incertaine. Certaines traditions ont voulu y reconnaître Azizos, divinité sémitique associée à l’étoile du matin, mais aucune inscription retrouvée sur place ne permet de confirmer cette attribution. Mieux vaut donc résister à la tentation de donner au temple un dieu dont l’archéologie n’a pas conservé le nom. 

À l’intérieur, des niches aménagées dans les murs accueillaient probablement des statues ou des offrandes. À l’arrière de la cella se trouvait l’adyton, espace le plus sacré du temple. Les chercheurs ont également relevé une particularité architecturale intrigante : le podium est plus large que la cella et pourrait témoigner d’un projet resté inachevé visant à transformer le monument en temple périptère, c’est-à-dire entouré d’une colonnade. Même à l’époque romaine, Bziza semble donc avoir été un édifice en transformation. 

Quand les chrétiens changent le sens des pierres

La transformation décisive intervient lorsque le sanctuaire est christianisé. Les recherches architecturales distinguent plusieurs phases, dont une première à l’époque byzantine puis d’autres modifications au Moyen Âge. L’ancien temple n’est pas rasé : ses murs deviennent ceux d’une église. Cette réutilisation permet paradoxalement à une grande partie de l’édifice antique de parvenir jusqu’à nous. 

Le changement religieux impose pourtant de profondes adaptations. L’orientation primitive du temple n’est plus adaptée à la liturgie chrétienne. L’ancienne entrée est condamnée, une nouvelle ouverture est aménagée dans le mur sud-ouest, tandis que le mur du fond et la plateforme de l’adyton sont démontés. À leur place apparaît un chevet exceptionnel composé de deux absides, qui modifie complètement l’organisation interne du bâtiment. 

Cette double abside constitue aujourd’hui l’un des éléments les plus caractéristiques de Bziza. Elle explique le caractère singulier de l’église qui prendra le nom de Notre-Dame des Colonnes, Saydet el-Awamid. Les colonnes qui avaient autrefois marqué l’entrée d’un sanctuaire païen deviennent ainsi le signe distinctif d’un lieu chrétien. Le changement de religion ne fait donc pas disparaître l’architecture précédente : il lui attribue un autre langage et une autre fonction. 

Les croix gravées sur les murs et sur certaines parties du monument constituent des indices matériels supplémentaires de cette christianisation. Elles ne sont pas de simples décorations ajoutées après coup : leurs différents types permettent aux chercheurs de distinguer plusieurs phases de réutilisation chrétienne du site. La pierre romaine est ainsi progressivement marquée par une nouvelle identité religieuse sans cesser d’être la même pierre. 

Au Moyen Âge, l’église connaît encore des transformations. Des piliers massifs sont ajoutés afin de supporter des voûtes couvrant deux nefs. Une partie de ces aménagements a disparu lors des restaurations modernes, mais les deux absides subsistent et rendent toujours visible le changement d’usage du monument. 

Restaurer le temple sans effacer l’église

Bziza pose une question patrimoniale particulièrement intéressante : lorsqu’un monument a connu plusieurs vies, laquelle faut-il montrer?

Au début du XXᵉ siècle, l’historien de l’architecture allemand Daniel Krencker étudie et relève précisément le monument. Ses travaux, publiés avec Willy Zschietzschmann, deviennent une référence essentielle pour comprendre le temple et ses transformations. En 1965, l’archéologue libano-arménien Haroutune Kalayan mène de nouvelles fouilles et dégage notamment le podium. Il découvre aussi sur un mur le tracé gravé d’un élément architectural, probablement utilisé par les bâtisseurs antiques comme dessin préparatoire grandeur nature. 

Dans les années 1990, les travaux conduits par la Direction générale des Antiquités choisissent de mettre davantage en valeur le temple romain. Une partie des structures médiévales de l’église est alors retirée, notamment plusieurs piliers qui soutenaient autrefois les voûtes. Les deux absides sont conservées, permettant de maintenir visible la phase chrétienne. 

Cette restauration produit le monument que l’on voit aujourd’hui : suffisamment romain pour comprendre le temple, suffisamment chrétien pour lire sa transformation. Elle rappelle cependant que le patrimoine n’est jamais entièrement neutre. Dégager une époque revient parfois à retirer ce qu’une autre avait ajouté. À Bziza, l’équilibre est particulièrement délicat parce que la valeur du site réside précisément dans cette superposition.

L’histoire du monument ne s’est d’ailleurs pas arrêtée avec la ruine de l’église. Des témoignages du XIXᵉ siècle montrent qu’une dévotion chrétienne subsistait encore dans l’une des niches du temple alors même que la chapelle était déjà en mauvais état. Le sanctuaire avait donc perdu une partie de son architecture ecclésiale sans perdre totalement sa fonction religieuse. 

C’est cette continuité qui rend Bziza différent de nombreux sites antiques. Le temple n’a pas simplement été abandonné puis retrouvé par les archéologues. Les générations suivantes l’ont habité religieusement, modifié, gravé de croix et adapté à leurs besoins. Sa conservation résulte en partie de cette réutilisation.

À Bziza, on peut donc lire le changement religieux sans quitter le même bâtiment. Les colonnes appartiennent au temple romain, les absides à l’église chrétienne, les croix aux fidèles qui ont réinvesti les murs, tandis que les restaurations modernes ont choisi ce qui devait rester visible. Le monument ne raconte pas la victoire d’une religion sur une autre, mais la manière dont une architecture peut survivre précisément parce qu’on lui donne un nouveau sens.

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Pourquoi deux absides?

Lors de la christianisation du temple de Bziza, son orientation est entièrement repensée. Le mur nord-est de l’ancienne cella est remplacé par un chevet composé de deux absides en forme de fer à cheval. Cette disposition, inhabituelle, transforme l’ancien espace sacré du temple en deux espaces liturgiques chrétiens juxtaposés. Les recherches distinguent une première transformation remontant à l’époque byzantine, suivie de remaniements médiévaux. Si une partie de l’église a disparu ou été retirée lors des restaurations modernes, les deux absides subsistent aujourd’hui et constituent la trace la plus spectaculaire de la transformation du temple romain en Notre-Dame des Colonnes. 

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