Nabaa el-Laban, le pont naturel du Haut-Kesrouan
À Kfardebian, les eaux du Nabaa el-Laban ont creusé la roche jusqu’à former une spectaculaire arche naturelle. ©Ici Beyrouth

Le Liban est souvent raconté à travers ses crises, ses guerres et ses dirigeants. Pourtant, disséminés dans les montagnes, les vallées et les villes subsistent des lieux presque oubliés qui racontent une autre histoire du pays. Anciennes capitales, voies ferrées abandonnées, temples cachés, sanatoriums désertés ou sites antiques méconnus, ces endroits sont les témoins silencieux d’époques révolues. Une série pour redécouvrir le Liban à travers des lieux qui ont façonné son identité.  

À près de 1.700 mètres d’altitude, dans les hauteurs de Kfardebian, une arche monumentale franchit le torrent du Nabaa el-Laban. Ni bâtie ni assemblée, elle est le produit du lent travail de l’eau sur la roche calcaire. Protégé depuis 1942, ce pont naturel raconte à lui seul une histoire géologique qui dépasse de très loin celle des hommes.

Sur une photographie du dernier quart du XIXᵉ siècle, l’arche est déjà là, massive, presque disproportionnée par rapport aux silhouettes humaines qui peuvent l’approcher. Rien ne permet évidemment de deviner, dans cette image ancienne, combien de temps il a fallu pour que la roche prenne cette forme. À l’échelle de la montagne, cent cinquante ans ne représentent presque rien. Le pont naturel de Nabaa el-Laban appartient à une autre mesure du temps, celle où l’eau pénètre dans les fissures, dissout les roches carbonatées, élargit les passages et finit par transformer un massif compact en une architecture que l’on pourrait croire construite.

À Kfardebian, dans le Kesrouan, cette arche connue aussi sous le nom de Jisr el-Hajar se situe vers 1 700 mètres d’altitude, sur le cours du Nabaa el-Laban. Les travaux spéléologiques consacrés au karst libanais lui donnent des dimensions impressionnantes : environ 38 mètres de largeur, 21 mètres de hauteur et 23 mètres de longueur. Ces chiffres diffèrent de certaines mesures popularisées par les guides touristiques, qui parlent notamment d’une hauteur de 38 mètres au-dessus de l’eau ; mieux vaut retenir les données publiées dans la littérature spéléologique, qui décrit précisément la géométrie de l’arche. 

Quand l’eau creuse la montagne

Le spectacle pourrait donner l’impression d’un accident géologique isolé. Il appartient en réalité à un phénomène qui modèle une grande partie du Liban : le karst. Dans les massifs constitués de roches carbonatées, l’eau de pluie et celle issue de la fonte des neiges s’infiltrent dans les fractures, se chargent légèrement en acidité au contact du sol et dissolvent progressivement le carbonate de calcium. Les fissures deviennent conduits, les conduits peuvent devenir cavités et, lorsque l’érosion poursuit son travail en surface comme en profondeur, le relief se transforme. Grottes, dolines, gouffres, lapiaz et ponts naturels sont les différentes expressions d’une même histoire.

À Nabaa el-Laban, le phénomène est particulièrement spectaculaire. Les travaux présentés au Congrès international de spéléologie décrivent une arche creusée dans les roches carbonatées par un cours d’eau alimenté à la fois par la fonte des neiges et par la source karstique du Nabaa el-Laban, laquelle draine un aquifère crétacé situé au-dessus. L’arche actuelle est donc ce qui subsiste d’une masse rocheuse dont les parties les plus vulnérables ont été progressivement évidées. 

L’eau n’agit pas ici seulement lorsqu’elle devient torrent. Son travail commence beaucoup plus haut et beaucoup plus discrètement. La neige qui couvre les sommets du Mont-Liban constitue une réserve saisonnière ; lorsqu’elle fond, une partie ruisselle, tandis qu’une autre disparaît dans les fractures de la montagne. Elle circule alors dans un réseau souterrain avant de réapparaître aux sources. Le paysage visible dépend ainsi d’une géographie invisible, faite de fissures, de conduits et de réservoirs naturels.

Le Nabaa el-Laban est l’une de ces résurgences. Son nom, que l’on peut traduire par « source du lait », est traditionnellement associé à l’aspect blanc et tumultueux de ses eaux. Très froide, alimentée par les précipitations et la fonte nivale, la source donne naissance au cours d’eau qui passe sous l’arche avant de rejoindre le réseau du Nahr el-Kalb. L’Ifpo confirme que le ruisseau du Nabaa el-Laban constitue bien un affluent de ce dernier. 

Il faut ici résister à une tentation fréquente lorsqu’on raconte les curiosités géologiques : leur attribuer un âge précis. Plusieurs publications touristiques avancent des chiffres spectaculaires pour la formation du pont, son poids ou l’âge des fossiles visibles dans les roches. La géologie permet d’établir l’ancienneté des formations carbonatées et le processus qui a produit l’arche, mais pas de dater à l’année ou même au million d’années près le moment où celle-ci aurait acquis sa forme actuelle. Un pont naturel n’apparaît pas soudainement : il est un état provisoire dans une transformation qui se poursuit.

Avant le pont, il y avait la mer

La roche elle-même raconte une histoire encore plus ancienne. Les formations carbonatées du Mont-Liban se sont constituées lorsque les environnements qui allaient donner naissance à la montagne se trouvaient sous les eaux d’anciennes mers. Sédiments et organismes marins se sont accumulés, compactés puis transformés en roche au cours de temps géologiques immenses. Les mouvements tectoniques ont ensuite soulevé ces formations, permettant à l’érosion de commencer un nouveau travail.

C’est ce passé marin qui explique la présence de fossiles dans les roches de la région. Certains guides consacrés au pont signalent notamment des coquillages fossilisés dans les couches environnantes. Leur présence n’a rien d’anecdotique : au sommet du Mont-Liban, ils constituent la trace matérielle d’un paysage disparu et rappellent que la montagne n’a pas toujours été une montagne.

L’arche résume ainsi une succession presque vertigineuse. Une mer ancienne a fourni les sédiments qui deviendraient la roche ; les mouvements de la croûte terrestre ont élevé cette roche ; la pluie et la neige l’ont ensuite attaquée ; enfin, l’eau s’est engouffrée dans ses fractures jusqu’à faire apparaître le vide sous la pierre. Ce que l’on admire aujourd’hui comme un monument naturel est donc le résultat d’une destruction lente autant que d’une construction.

À quelques centaines de mètres, l’histoire humaine vient pourtant rejoindre celle de l’eau. Le grand ensemble antique de Qalaat Faqra domine la région. Ses sanctuaires se répartissent en plusieurs secteurs, dont un petit temple installé au-dessus de la rive droite du Nabaa el-Laban. Une inscription grecque découverte sur place, datée de la seconde moitié du Ier siècle après J.-C., mentionne la déesse Atargatis. Le ruisseau coulait donc déjà au pied d’un paysage religieux fréquenté et aménagé par les populations antiques. 

Le rapprochement est d’autant plus intéressant qu’il évite d’opposer artificiellement nature et patrimoine. À Faqra, les hommes ont taillé, déplacé et assemblé la pierre pour élever sanctuaires et monuments ; un peu plus loin, l’eau accomplissait sur la même montagne un travail d’une tout autre durée. D’un côté, quelques générations humaines ; de l’autre, le temps géologique.

Un monument naturel protégé dès 1942

La valeur du pont n’a pas attendu l’apparition récente des préoccupations environnementales pour être reconnue. Le 28 mars 1942, les autorités libanaises le placent parmi les sites naturels protégés par décret. Le Schéma directeur d’aménagement du territoire le cite aux côtés des Cèdres de Bécharré, de Deir el-Qalaa, de Horsh Beyrouth, du lac de Yammouné et d’autres sites majeurs. Le décret sera modifié en 1950, mais la protection du pont naturel demeure. 

Cette protection ancienne est d’autant plus remarquable que la notion de patrimoine naturel était encore loin d’avoir acquis l’importance qu’elle possède aujourd’hui. Le pont n’était ni un monument archéologique ni un édifice historique ; sa valeur venait précisément de ce que personne ne l’avait construit.

La sauvegarde du site ne fut pourtant pas acquise une fois pour toutes. Le rapport sur l’état de l’environnement au Liban publié en 2010 retrace notamment un long contentieux provoqué par un projet de construction privée à quelque 200 mètres du pont. Le ministère de l’Environnement intervient en 1995 pour empêcher les travaux susceptibles d’affecter le site et son périmètre protégé. Procédures, recours et études environnementales se poursuivent pendant plusieurs années, tandis que des associations et des habitants se mobilisent. Le projet finit par ne pas aboutir. 

L’épisode rappelle la fragilité paradoxale de ces paysages. Une arche capable de résister pendant des temps géologiques peut être menacée en quelques années par les transformations de son environnement immédiat. La protection ne concerne donc pas seulement la pierre elle-même, mais aussi le bassin hydrologique, les écoulements et le paysage dont elle dépend.

Car le Nabaa el-Laban n’est pas uniquement l’artisan du pont. Son eau constitue aujourd’hui une ressource pour les populations de la région. Une partie sert à l’irrigation, une autre est dirigée vers le barrage de Chabrouh afin de contribuer à l’alimentation en eau du Kesrouan, tandis que le reste poursuit son parcours dans le réseau hydrographique vers la Méditerranée. 

La boucle se referme alors d’une manière inattendue. L’eau tombée sous forme de neige sur les hauteurs s’infiltre dans la montagne, ressort à la source, passe sous l’arche qu’elle a contribué à façonner, alimente les besoins humains puis poursuit sa descente vers la mer. Entre-temps, elle aura relié des temporalités qui semblent n’avoir rien en commun : celle des roches crétacées, celle des sanctuaires antiques de Faqra et celle des villages contemporains.

Le pont naturel de Nabaa el-Laban n’a donc pas besoin des légendes ni des chiffres spectaculaires parfois attachés à son histoire. Sa réalité suffit. Une rivière passe sous une masse de roche que l’eau a elle-même évidée, dans une montagne dont les pierres conservent la mémoire d’une mer disparue. Les hommes ont construit leurs temples à proximité, protégé le site par décret puis capté une partie de son eau. L’arche, elle, poursuit sa transformation imperceptible. À Nabaa el-Laban, le monument n’est jamais véritablement achevé: l’eau continue de le sculpter.

Prochain article: Tannourine, l’autre forêt des cèdres

Comment l’eau peut-elle creuser un pont de pierre ?

L’eau de pluie n’est pas chimiquement neutre. En traversant l’atmosphère puis les sols, elle se charge notamment en dioxyde de carbone et devient légèrement acide. Lorsqu’elle pénètre dans les fissures d’une roche calcaire, elle dissout lentement le carbonate de calcium. Les fractures s’élargissent, les cavités se développent et les écoulements poursuivent l’érosion mécanique de la roche. Dans certaines configurations, une partie du massif disparaît tandis qu’une voûte plus résistante demeure en place : un pont naturel apparaît. Le processus est caractéristique des paysages karstiques, très présents au Liban, où l’on trouve également grottes, gouffres, dolines et rivières souterraines. Nabaa el-Laban en offre l’un des exemples les plus spectaculaires. 

 

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