Nombreux sont ceux qui refusent encore de regarder la réalité en face. Comme si l’effondrement du Liban pouvait être expliqué par quelques erreurs monétaires, financières ou techniques, indépendamment de l’enchaînement de crises qui, durant des décennies, ont progressivement fragilisé l’État, son économie et ses institutions.
Pourtant, le désastre actuel ne s’est pas produit du jour au lendemain. Il est l’aboutissement d’une longue succession de bouleversements politiques, sécuritaires, institutionnels et régionaux dont la population libanaise supporte aujourd’hui, presque seule, le poids écrasant.
Il suffit de revenir sur les principales étapes de cette lente dégradation.
Dans les années 1980, le départ des Palestiniens du Liban s’est accompagné du retrait d’importants capitaux et de la disparition d’une partie des flux financiers qui alimentaient alors le pays.
Puis vint, en 2005, l’assassinat du Premier ministre Rafic Hariri, événement majeur qui bouleversa profondément la scène politique libanaise et ouvrit une nouvelle période d’instabilité.
Un an plus tard, la guerre de 2006 avec Israël infligea au pays de lourdes pertes humaines et économiques, tout en aggravant les tensions internes.
Les accords de Doha, conclus en 2008 au Qatar, permirent certes de sortir temporairement d’une grave crise politique, en ouvrant la voie à l’élection d’un nouveau président de la République et à la formation d’un gouvernement. Mais ils ne réglèrent en rien les profondes divisions qui paralysaient déjà le fonctionnement de l’État.
À partir de 2011, la guerre en Syrie vint bouleverser une nouvelle fois les équilibres du Liban. Le pays accueillit un nombre considérable de réfugiés, exerçant une pression supplémentaire sur ses infrastructures, ses services publics, son économie et son marché du travail.
Dans le même temps, la paralysie politique devint presque une méthode de gouvernement.
À partir de 2012, les blocages se multiplièrent : séances du Conseil des ministres suspendues, institutions immobilisées au gré des rapports de force, absence prolongée de consensus politique.
Le Liban connut alors des situations institutionnelles pour le moins aberrantes : un président sans gouvernement, puis un gouvernement sans président après le départ de Michel Sleiman, et parfois les principaux centres de décision de l’État simultanément paralysés par la politique de la chaise vide.
Pendant plusieurs années, le pays fut ainsi davantage administré au jour le jour que véritablement gouverné. Les réformes furent reportées, les décisions essentielles différées et les institutions progressivement vidées de leur efficacité.
À cette instabilité permanente vint s’ajouter, en 2017, l’épisode de la démission annoncée par le Premier ministre Saad Hariri depuis l’Arabie saoudite, qui provoqua une nouvelle crise politique et illustra une fois encore la vulnérabilité du Liban face aux rivalités régionales.
Puis vint ce qui aurait pu constituer une véritable occasion de redressement : la conférence CEDRE, organisée en 2018 au début du mandat du président Michel Aoun.
La communauté internationale se disait alors prête à soutenir massivement le Liban, à condition que celui-ci engage enfin les réformes structurelles promises depuis des années.
Ces réformes n’ont jamais réellement vu le jour.
Les engagements sont restés lettre morte, les occasions ont été perdues et les avertissements ignorés, jusqu’à ce que les déséquilibres accumulés deviennent impossibles à contenir.
Peut-on dès lors continuer à présenter l’effondrement du Liban comme la conséquence de simples erreurs bancaires ou monétaires ?
Peut-on faire abstraction de décennies de guerres, d’assassinats politiques, de crises institutionnelles, de paralysie de l’État, de mauvaise gouvernance, de conflits régionaux et de réformes constamment repoussées ?
La crise financière n’est pas née dans le vide. Elle s’est développée dans un pays dont les institutions avaient été affaiblies année après année, jusqu’à perdre leur capacité à anticiper, à réformer et à protéger l’intérêt général.
Réduire l’effondrement libanais à une seule cause revient donc à ignorer l’histoire récente du pays et, surtout, à éviter la question essentielle : comment un État peut-il survivre lorsque ses institutions sont continuellement paralysées et que les décisions nécessaires sont systématiquement reportées ?
Mythe ou réalité ?
C’est cette réflexion qu’il nous appartient aujourd’hui de mener avec lucidité, honnêteté et sans complaisance.



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