Les dilemmes d'une paix en sursis
©Ici Beyrouth

L’observation de la scène politique au Moyen-Orient est de mauvais augure et nous renvoie à des verrouillages hermétiques qui bloquent de part en part les processus de négociation en Iran, au Liban ainsi qu’à Gaza. Les enfermements idéologiques et stratégiques doivent cesser pour que les évolutions aient lieu. Ce nœud de vipères se structure autour du régime islamique iranien qui fédère l’ensemble des politiques qui se refusent aux dynamiques de normalisation et qui préconisent le retour aux impérialismes islamistes d'antan. Il n’est pas fortuit que la nouvelle coalition interislamiste s’organise autour des trois impérialismes du sunnisme contemporain pour contrer l’impérialisme chiite iranien, et se propose en voie alternative sur la scène mondiale. 

Quels que soient les avatars de l’impérialisme musulman contemporain, ils reflètent les impasses de la modernité politique en islam et l’échec de l’architecture des États territoriaux formés sur la base des États de droit, des prémisses du droit des gens (Jus gentium), et des principes de régulation des conflits entre les États légués par l’héritage de l’État westphalien. Nous sommes face à un clash civilisationnel typique qui nous aide à comprendre largement les dynamiques souterraines des conflits en cours dans le monde contemporain. La philosophie politique des conflits diffère, comme la grammaire qui s’en recommande.

Le paradoxe de la politique iranienne tient principalement à son intangibilité face à des bouleversements géostratégiques qui changent la donne de fond en comble et aux retombées géopolitiques incalculables. Il ne s’agit pas uniquement d’une orthopraxie chiite, mafieuse et terroriste par-dessus tout, mais il s’agit surtout de dénivellation conceptuelle qui se nourrit de différends anthropologiques accentués. Somme toute, on ne parle pas le même langage, ce qui est de nature à préempter le processus de communication à son point de départ. 

Qu’il s’agisse du détroit d’Ormuz et de ses rapports avec le droit international des mers, des questions de l’énergie nucléaire et de ses applications militaires, de l’armement balistique et de la politique de subversion iranienne sur l’ensemble du Moyen-Orient, des sanctions économiques modulées, ou de la violation des droits humanitaires au sein de l’Iran et dans les annexes du domaine impérial, nous avons affaire à la même problématique. Une négociation qui opère à partir des écarts communicationnels aussi graves est vouée à l’échec de manière présomptive. En l’absence d’un nouveau rapport de forces et d’une alternative démocratique disponible au demeurant en Iran, toute illusion se dissipera. 

En contrepartie, l’alternative régionale que laisse entrevoir l’alliance inter-sunnite en émergence (Arabie saoudite, Pakistan, Turquie, Égypte?) n’est pas plus rassurante. Ces autoritarismes islamiques avec leurs dérives totalitaires et terroristes ne présagent pas mieux, tout en sachant que la nature circonstanciée de l'alliance la voue à une extinction préprogrammée. Le motif qui sous-tend cette alliance improvisée est celui dicté par la nécessité de faire face à un hégémonisme chiite qui, quoique défait, estime pouvoir prendre sa revanche, ne serait-ce qu’en instillant les dynamiques de la guerre civile et du chaos institutionnalisé. Autrement, l’ambivalence de cette alliance tient à sa complexion intérimaire, celle de la rivalité et celle de l’intermédiation posée par les trois acteurs. Il fallait tracer des frontières, quoi qu’imaginaires, afin de mieux marquer les lignes de démarcation. 

En outre, ce qui rassemble les antagonistes des deux côtés de la ligne de clivage historique sunnite-chiite, c’est la ligne de démarcation des blocs civilisationnels (R. Aron, S. Huntington). Elle les sépare de l’architecture géopolitique de l’après-deuxième guerre mondiale et de ses institutions fédératrices qu’ils tentent de subvertir de manière insidieuse. L’islam a un problème avec la modernité occidentale tant au niveau des fondements de l’ordre international que de celui de son intégration dans les démocraties occidentales dont il conteste les prédicats anthropologiques. Il est en congruence avec la nouvelle barbarie introduite par le wokisme, ainsi qu'avec sa profession de foi anti-moderniste, qui est également teintée de bolchevisme et de ses mythes de régénération par la terreur et les entreprises génocidaires.

La date-butoir du 7 octobre 2023 sonne le glas bien au-delà du glacis israélo-palestinien, elle trace en réalité les bornes entre les figurations émergentes du totalitarisme contemporain et ses esquisses géopolitiques et stratégiques. Le palestinisme n’a rien à voir avec les enjeux du conflit entre Israéliens et Palestiniens. Celui-ci aurait dû être résolu dès 1947 avec la première résolution de l’ONU naissante. Il aurait également dû l'être avec l’ensemble des résolutions négociées et offertes par les instances internationales (Camp David 1979 et dérivées, Oslo-Washington-DC, 1993-1995) et par les premiers ministres israéliens (E. Barak, 2000, E. Olmert, 2008).

Les instrumentalisations de la question palestinienne par les politiques de puissance arabe et musulmane et celles du temps soviétique et de la gauche sauvage ont tué toutes les chances d’un règlement négocié à différents intervalles. La politique des «plateformes opérationnelles intégrées» mise en action par Q. Suleimani a été utilisée pour promouvoir la stratégie de subversion iranienne. En l’occurrence, elle lui a conféré une légitimité islamique fondée sur le prisme judaïque et ses modulations agonistes scripturaires (Coran, Hadiths), et en a fait le fer de lance de la lutte contre la pollution de l’Occident colonisateur (Gharb Zadegi). Il est inutile de reprendre la discussion tant que les règles de la discussion sont disparates et sans socle commun sur le plan épistémologique. La violence est inscrite dans les interstices d’un immense malentendu, car l’écart linguistique est le signe d’une controverse historique qui est bien loin d’être résolue. Entre-temps les sociétés en paient le coût.

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