Le Liban et la fin des mythes

Les mythes d’une restauration progressive de l’État libanais se dissipent au gré des heures et des jours et les Libanais sont renvoyés aux abîmes de leurs réalités quotidiennes et de l’absence de toute espérance. Les crises s’empilent, le mensonge d’État devient de plus en plus flagrant dès lors qu’aucune des questions majeures n’est traitée et que les attentes sont déboutées successivement. Nous sommes face à une crise systémique qui remet en cause la viabilité du pays, la réformabilité de l’État et l’avenir de la paix civile dans un contexte régional et domestique extrêmement volatile. Nous surfons en réalité sur des crêtes volcaniques incandescentes et qui peuvent faire éruption à n’importe quel moment.

La question préjudicielle est celle de la paix civile en l’absence d’un État indépendant, opérant de manière autonome et capable de prendre ses distances vis-à-vis de la politique de puissance iranienne et de ses relais domestiques. La réalité est que l’État libanais est en situation de subordination aux diktats multiples de la stratégie de subversion iranienne qui a jusque-là réussi à se dégager des politiques de contournement engagées sur divers plans. La colonisation de l’État libanais s’étant effectuée sur des décennies rend ardue la tâche de désintrication et de sortie d’emprise alors que tous les leviers de la domination chiite demeurent en place. 

Le jeu formel des institutions et les stipulations constitutionnelles servent de couverture ou sont instrumentalisés au bénéfice d’une politique de contrôle insidieuse. Tant que le jeu est faussé et que les règles sont truquées, l’État libanais a peu de chances de se frayer des marges d’indépendance vis-à-vis d’une politique de domination qui ne désarme pas. Cela est d'autant plus avéré que cette dernière ne fléchit pas, malgré les défaites militaires qui ont détruit ce qui reste d’une ombre d’État. 

Les conflits subsidiaires que le Liban a subis pendant plus de sept décennies poursuivent leur cours sur les décombres démographiques, stratégiques et humains d’un pays décharné où plus rien ne reste. C’est la politique de partage des dépouilles reconduite par les relais de la politique de puissance iranienne. l’Iran islamiste succède à la Syrie alaouite, celle-là au conglomérat palestino-gauchiste et à leurs parrainages alternatifs. Les trois opérateurs ont réussi à transformer le Liban en État-relais, en plateforme de subversion et en levier politique sur le plan régional. Les équations qu’ils ont réussi à mettre au point ont rendu impossible la désintrication des enjeux politiques et stratégiques au moment où la trame de l’hypothétique vie politique nationale n’est que le revers des politiques de puissance régionales. Le Liban est désormais annexé à la politique de puissance iranienne et à ses mouvements sismiques.

Les tentatives d’émancipation esquissées en 2005, en 2019 et en 2023 suite à la destruction de la stratégie des “plateformes opérationnelles intégrées” instituée par le régime islamique iranien ont successivement échoué. En effet la toile d’araignée tissée pendant des décennies a fini par étouffer les velléités indépendantistes et réformistes tentées par de multiples mouvances et à partir d’agendas contrastés. 

La politique de terreur scellée par les assassinats politiques, l’explosion proto-nucléaire du port de Beyrouth, la répression sanglante des mouvements réformistes alternativement menées par les mouvances terroristes et mafieuses de la politique de domination chiite ont acclimaté un univers de peur généralisée. Cet univers pèse lourdement sur le moral d'une population civile expropriée et exténuée et sur les tentatives de sortie des enfermements multiples érigés par la politique de domination à double détente. 

Le pouvoir en place n’a pas réussi l’épreuve d’émancipation, alors que la trêve qui a succédé à la guerre de 2024 aurait permis une sortie par effraction et contre toute attente; le pouvoir exécutif a délibérément manqué à la mission de désarmement du Hezbollah, il a rendu possible sa réhabilitation  et la remise en marche de la politique de subversion récemment défaite. La colonisation de l’État par la politique de domination chiite, la perpétuation du climat de terreur, la complicité avérée du commandement de l’armée libanaise, le contrôle des organismes sécuritaires, la connivence d’une justice corrompue, timorée et servile, et les incohérences du pouvoir exécutif en ont fourni les assises.

La puissante médiation américaine, les négociations entre le Liban et Israël et la visite du chef de l’État à Washington auraient pu servir de leviers à la nouvelle stratégie d’émancipation. Cependant, la visite a fini par s’éteindre le jour même et la rentrée s’est soldée par un fiasco total. La fuite en avant, marquée par la visite en Turquie et accompagnée de déclarations fumeuses, a invalidé le processus de négociation et réhabilité la rhétorique du Hezbollah. Les négociations ont bénéficié de l’adhésion formelle mais conditionnée de l’État d’Israël, alors que le Liban s’engageait de façon mitigée et à partir de promesses aléatoires et non tenues. 

Le pouvoir exécutif, quelles que soient les déclarations de principe, se réfugie dans le mutisme total à l'égard des extraterritorialités juridiques, politiques et stratégiques liées à la politique de domination chiite. Il reste également muet sur l'affermage des ressources de l'État au service de la politique de domination chiite, et le silence sur le désarmement du Hezbollah et des camps palestiniens. 

La reconnaissance du Hezbollah comme pouvoir corollaire à celui de l’État et comme concurrent de fait et de droit a fini par abattre la légitimité de l’État et par avaliser les friches d’une illégalité de fait. Quelles que soient les pétitions de principe, elles arrivent difficilement à justifier les écarts entre les énoncés de principe et les réalités d’un pays à la dérive. Ce constat nous ramène à la question de la viabilité du pays, à la prégnance de ses institutions et à la possibilité d’une paix civile, alors que les politiques impériales reviennent de force et semblent suppléer aux faillites des États territoriaux. La paix qu’apporte la vassalisation semble-t-elle être celle des empires et des islamismes en concurrence ouverte?

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