Notre-Dame de Zahlé, face à la Békaa
Depuis les hauteurs de Zahlé, Notre-Dame de la Békaa veille sur l’une des plus vastes plaines du Proche-Orient.

Le Liban est souvent raconté à travers ses crises, ses guerres et ses dirigeants. Pourtant, disséminés dans les montagnes, les vallées et les villes subsistent des lieux presque oubliés qui racontent une autre histoire du pays. Anciennes capitales, voies ferrées abandonnées, temples cachés, sanatoriums désertés ou sites antiques méconnus, ces endroits sont les témoins silencieux d’époques révolues. Une série pour redécouvrir le Liban à travers des lieux qui ont façonné son identité.  

Dominant Zahlé depuis les hauteurs de la ville, Notre-Dame de Zahlé et de la Békaa est devenue l’un des grands symboles de la vallée. Plus qu’un sanctuaire, elle offre un point de vue exceptionnel sur une plaine qui nourrit le Liban depuis des millénaires et raconte le lien profond entre une ville, son territoire et sa foi.

Depuis la terrasse du sanctuaire, la Békaa se déploie d’un seul regard. Les vignobles dessinent de longues lignes au pied de la montagne, les villages se dispersent dans la plaine, tandis que les sommets de l’Anti-Liban ferment l’horizon à l’est. Peu d’endroits permettent de saisir avec autant d’évidence la géographie qui a façonné l’histoire de Zahlé. La ville s’est développée à la rencontre de deux mondes : les premiers contreforts du Mont-Liban, qui lui offrent leur protection, et l’immense plaine qui lui a assuré, au fil des siècles, sa prospérité.

Le sanctuaire semble prolonger cette histoire. Visible de très loin, il accompagne désormais le paysage au même titre que les collines ou les vignobles. Pourtant, son histoire est récente. Édifié dans la seconde moitié du XXᵉ siècle, il est devenu en quelques décennies l’un des principaux repères de la Békaa et un lieu de pèlerinage qui dépasse largement les frontières de Zahlé.

Une ville née entre la montagne et la plaine

L’histoire de Zahlé est indissociable de sa situation géographique. Installée à l’endroit où les reliefs du Mont-Liban s’ouvrent sur la Békaa, elle occupe depuis longtemps une position privilégiée sur les routes reliant Beyrouth à Damas. Cette situation favorise les échanges commerciaux, le développement des marchés et l’essor d’une ville qui devient progressivement l’un des principaux centres économiques de la vallée.

La prospérité de Zahlé repose aussi sur la richesse agricole de la Békaa. Les céréales, les vergers, les vignobles et les cultures maraîchères ont longtemps fait vivre la région, tandis que la ville accueillait commerçants, artisans et négociants venus de tout le Levant. Cette relation étroite avec la plaine explique le surnom de «mariée de la Békaa», souvent donné à Zahlé. L’expression ne célèbre pas seulement la beauté de la ville ; elle rappelle surtout le lien profond qui unit son développement au territoire qui l’entoure.

Les hauteurs dominant Zahlé ont naturellement joué un rôle particulier dans cette histoire. Elles permettent d’embrasser toute la vallée d’un seul regard et constituent depuis longtemps des lieux privilégiés d’observation, de contemplation et de recueillement. C’est sur l’une de ces collines que prendra place, au milieu du XXᵉ siècle, le grand sanctuaire marial de la Békaa.

Une Vierge pour toute la Békaa

L’idée d’élever un grand sanctuaire remonte à 1958, lorsque l’archiéparque grec-catholique melkite Mgr Euthyme (Euthymios) Youakim souhaite offrir à la Békaa un lieu de pèlerinage visible depuis une grande partie de la vallée. Le projet dépasse rapidement le cadre d’une simple église. Il s’agit de créer un monument capable de devenir un symbole pour toute la région.

Une haute tour circulaire est alors construite sur les hauteurs de Zahlé. Elle est couronnée par une statue monumentale de la Vierge en bronze, réalisée en Italie par le sculpteur Pierrotti. L’ensemble est inauguré en 1968 sous le vocable de Notre-Dame de Zahlé et de la Békaa. Depuis lors, le sanctuaire accueille fidèles, pèlerins et visiteurs venus de toutes les régions du Liban.

L’architecture elle-même participe à cette vocation. La tour élève la statue bien au-dessus de la ville, non dans une logique de monumentalité gratuite, mais pour qu’elle puisse être aperçue depuis la plaine. De nombreux habitants de la Békaa la considèrent comme un repère familier qui accompagne les déplacements à travers la vallée. Les célébrations mariales, en particulier autour de la fête de l’Assomption, rassemblent chaque année des milliers de fidèles, faisant de Notre-Dame de Zahlé l’un des principaux lieux de pèlerinage melkites du Liban.

Pour beaucoup de Zahliotes, le sanctuaire est devenu bien davantage qu’un monument religieux. Il incarne une appartenance commune à une ville qui a toujours regardé vers la Békaa sans jamais cesser d’être profondément attachée à la montagne qui la domine.

Un belvédère sur toute une vallée

La force du sanctuaire tient aussi au paysage dans lequel il s’inscrit. Depuis la plateforme qui entoure la tour, la Békaa se dévoile dans toute son ampleur. À l’ouest, les pentes du Mont-Liban s’élèvent progressivement jusqu’aux sommets enneigés en hiver. À l’est, la chaîne de l’Anti-Liban dessine une longue ligne qui accompagne le regard vers la frontière syrienne. Entre les deux s’étend une plaine parmi les plus fertiles du Proche-Orient, où alternent vignobles, vergers, cultures céréalières et villages.

Ce panorama permet de comprendre pourquoi Zahlé est devenue la principale ville de la vallée. Depuis des siècles, elle constitue un point de rencontre entre les montagnes et la plaine, entre le littoral et l’intérieur du Levant. Les caravanes d’autrefois, puis les routes modernes, ont suivi ce même axe qui relie Beyrouth à Damas en traversant la Békaa. Vue d’en haut, cette géographie cesse d’être une simple carte : elle devient une évidence.

Les saisons transforment sans cesse ce paysage. Au printemps, les cultures colorent la vallée de nuances de vert. L’été voit mûrir les vignobles qui ont fait la réputation viticole de Zahlé. À l’automne, les vergers se parent de teintes dorées, tandis que l’hiver recouvre parfois les montagnes voisines de neige. Depuis le sanctuaire, ces changements donnent à la Békaa un visage toujours renouvelé, rappelant combien la vie de la ville demeure liée au rythme de la plaine.

Le choix d’ériger un sanctuaire sur cette hauteur s’inscrit dans une tradition ancienne. Depuis les premiers siècles du christianisme, les montagnes du Liban accueillent monastères, ermitages et lieux de pèlerinage. La hauteur n’est pas seulement un moyen d’être vu ; elle invite à prendre de la distance, à embrasser un territoire dans son ensemble et à inscrire la prière dans un paysage. À Zahlé, cette tradition trouve une expression particulière, car le regard se porte autant vers la terre que vers le ciel.

Aujourd’hui, Notre-Dame de Zahlé et de la Békaa est devenue l’un des emblèmes les plus reconnaissables de la ville. Les visiteurs viennent pour le panorama autant que pour le sanctuaire, tandis que les habitants y voient un repère familier qui accompagne leur quotidien. Peu de monuments récents se sont intégrés avec autant de naturel à l’identité d’une région.

Prochain article: Notre-Dame de Mayfouq, avant Bkerké

 

 

 Zahlé, la «mariée de la Békaa» 

Le surnom de «mariée de la Békaa» apparaît au XIXᵉ siècle dans la littérature et la poésie libanaises. Il évoque l’élégance de la ville, mais surtout le lien privilégié qu’elle entretient avec la grande plaine dont elle est depuis longtemps la principale porte d’entrée. Centre commercial, agricole et viticole, Zahlé s’est développée grâce à la richesse de la Békaa autant qu’à sa position stratégique entre Beyrouth et Damas. Son surnom traduit ainsi une relation presque intime entre une ville et le territoire qui l’a façonnée.

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