Nous sommes tous « financés ». Reste à savoir qui le cache.

« Vendu »… Voilà l'accusation la plus facile qu'un journaliste puisse jeter au visage d'un autre. Un seul mot, lancé dans un tweet ou lâché sur un plateau, et le confrère se retrouve dépouillé de tout son métier. Une vie entière, un travail entier, réduits à ce soupçon : celui d'avoir vendu sa plume au plus offrant. On le dit avec légèreté, comme si cela tenait lieu d'argument. Ce n'en est pas un. C'est une façon de fuir le débat, un coup porté là où il n'a rien à faire, loin du cœur du désaccord.

Entendons-nous d'abord sur une évidence. Il n'y a pas de presse sans argent. Ni au Liban, ni ailleurs dans le monde. Pas un journal, pas une chaîne, pas un site, pas un bulletin. Nos médias, presque sans exception, reposent sur des fonds venus d'une tierce partie ou d'une capitale étrangère. Et cette réalité ne s'arrête pas à nos frontières : des plus grands titres internationaux aux rédactions les plus modestes, partout la presse vit de bailleurs, d'actionnaires, de subventions ou de mécènes. Ce n'est pas un scandale que nous révélerions aujourd'hui. C'est la structure du secteur depuis des décennies, ici comme à l'étranger. Celui qui fait croire à son public qu'il travaille sans bailleur, que sa rédaction vit de l'air du temps, celui-là est le premier des menteurs.

Et si tout le monde est financé, la vraie question n'est pas « qui touche de l'argent ? ». Elle est : qui sait d'où vient le sien, et qui le cache ?

Celui qui connaît son bailleur est plus honorable que celui qui ignore au nom de qui il parle. En affichant qui le finance et en assumant sa ligne, il laisse au lecteur le droit de le juger en connaissance de cause. Mais celui qui se drape dans l'indépendance et la neutralité, la main tendue sous la table, celui-là est le plus dangereux. Un financement déclaré, on peut le questionner. Un financement caché, non. Voilà pourquoi celui qui pointe l'autre du doigt et crie à la trahison devrait commencer par rendre des comptes sur le sien.

Et puis il y a, dans tout cela, quelque chose qui dépasse la seule logique. Il y a une insulte.

Quand un journaliste s'abaisse à salir un confrère sur son gagne-pain, ce n'est pas lui seul qu'il vise. C'est la profession tout entière qu'il rabaisse, et lui-même avant les autres. Travailler dans les médias, c'est en vivre. Un salaire n'est pas une honte. Une rémunération n'est pas une trahison. À faire du gagne-pain des gens un chef d'accusation, on finit par admettre, sans le dire, que le travail journalistique est en soi un délit, et que celui qui l'exerce pour manger et nourrir ses enfants est coupable par nature. Un tel discours se retourne contre celui qui le tient. Et il éclabousse quiconque porte une plume.

Plus grave encore : ce n'est pas une simple offense. C'est une incitation.

Dans un pays où l'on tue les journalistes, où on les frappe et où on les traque, traiter un confrère de « vendu » ou d'« agent de l'étranger », c'est lui faire courir un danger qu'il pourrait payer dans sa chair, et pas seulement dans sa réputation. L'accusation se change en permis de le prendre pour cible. Celui qui la lance depuis une tribune professionnelle, en connaissant le climat de haine et de division qui est le nôtre, sait très bien jusqu'où elle peut aller. Il ne pourra pas, ensuite, se réfugier derrière « ce n'était qu'un avis ».

Le désaccord politique est légitime. Diverger sur une ligne, un angle, une prise de position, c'est le cœur même du métier. Mais l'affrontement doit rester sur le terrain des idées, des faits et des arguments. Que celui qui a quelque chose à reprocher à un confrère réfute ce qu'il a écrit, relève une erreur, discute un choix éditorial. Voilà le débat qui nous honore.

Réduire son adversaire à une accusation qui vise sa poche et son pain, ce n'est pas débattre. C'est l'arme la plus pauvre de celui qui n'a rien à répondre. Qui s'y résout avoue seulement qu'il n'a rien à opposer sur le fond, et qu'il est allé chercher le coup le plus facile. Nous valons mieux que cela. Le métier vaut mieux que cela.

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