Alors que la chaleur pousse chaque jour des milliers de Libanais vers le littoral, une question simple se pose à chaque baignade : l’eau est-elle réellement sans danger ? Derrière une mer parfois limpide, les analyses du CNRS révèlent une situation très inégale. Si la majorité des sites contrôlés restent propices à la baignade, plusieurs zones fréquentées, notamment autour des grandes agglomérations, affichent encore des niveaux préoccupants de contamination fécale. Décryptage des risques pour la peau, les yeux, les oreilles et le système digestif.
Une eau transparente n’est pas nécessairement une eau saine. Le rapport 2026 du Conseil national de la recherche scientifique (CNRS), présenté début juillet, classe 25 sites comme bons à très bons et propices à la baignade. Cinq autres appellent à la prudence ou sont considérés comme critiques, tandis que sept sont jugés pollués ou très pollués et donc impropres à la baignade.
Un littoral à deux vitesses
Ces derniers comprennent la plage publique de Tripoli, la plage publique sablonneuse de Jounieh, Dbayé à proximité du port, l’embouchure du Nahr Antélias, le secteur situé sous le phare de Manara, Ramlet el-Baïda ainsi qu’un site privé à Jiyé. Damour et la plage des restaurants au nord de Tyr figurent, elles, parmi les zones classées critiques.
La carte détaillée des plages et les résultats par site ont déjà été publiés par Ici Beyrouth. Reste une autre question : que signifie concrètement cette contamination pour le baigneur ?
Ce que le classement dit — et ce qu’il ne dit pas
Le classement du CNRS décrit principalement la contamination bactériologique chronique du littoral. Il repose sur des prélèvements réguliers et sur l’analyse de bactéries indicatrices d’une pollution d’origine fécale.
Il ne constitue toutefois pas une mesure en temps réel. Une rupture de canalisation, un rejet ponctuel, un débordement d’égout ou de fortes pluies peuvent dégrader temporairement une eau habituellement bien classée.
À l’inverse, l’aspect de l’eau ne suffit pas à déterminer sa qualité. Une mer claire peut contenir des micro-organismes pathogènes invisibles à l’œil nu. Une couleur ou une odeur inhabituelle doit alerter, mais leur absence ne garantit pas une eau sans risque.
Un problème d’assainissement avant d’être un problème de plage
La pollution du littoral est d’abord le symptôme d’un problème terrestre. Les analyses du CNRS recherchent notamment des bactéries utilisées comme indicateurs d’une contamination par les eaux usées et de la présence possible d’autres agents pathogènes.
Autour des grandes agglomérations, des ports et des embouchures, la dégradation de l’eau est liée à des réseaux d’assainissement incomplets, au fonctionnement irrégulier de certaines stations d’épuration et à des rejets domestiques insuffisamment traités.
Le Liban produit chaque année près de 300 millions de mètres cubes d’eaux usées municipales. Seule une partie est traitée, et une proportion encore plus faible atteint une qualité permettant sa réutilisation. Le reste rejoint les sols, les cours d’eau ou la mer.
Les rivières constituent une autre voie de contamination. Des travaux menés par l’Université Saint-Joseph et l’Université de Limoges sur plusieurs fleuves libanais ont mis en évidence des bactéries pathogènes et des gènes de résistance aux antimicrobiens. La mer devient ainsi le réceptacle final d’une partie des polluants transportés depuis l’intérieur du pays.
Quels risques pour le baigneur ?
Le principal risque associé à une contamination fécale est la gastro-entérite, généralement après l’ingestion accidentelle d’eau. Diarrhées, douleurs abdominales, nausées ou vomissements peuvent apparaître dans les heures ou les jours qui suivent la baignade.
Les bactéries mesurées par le CNRS ne sont pas nécessairement responsables, à elles seules, de ces infections. Elles signalent surtout une contamination par des matières fécales et la possible présence d’autres bactéries, virus ou parasites.
Le contact avec une eau polluée peut également favoriser des irritations cutanées, des folliculites, des conjonctivites, des otites externes ou l’infection d’une plaie préexistante. Le risque dépend de la concentration des agents pathogènes, de la quantité d’eau avalée, de la durée d’exposition et de l’état de santé du baigneur.
Les jeunes enfants, qui avalent plus facilement de l’eau, les personnes immunodéprimées et celles présentant une plaie ouverte doivent être particulièrement prudents.
Les microplastiques, une pollution distincte
La contamination bactériologique n’est pas la seule pression exercée sur le littoral. Des travaux menés par la Lebanese American University ont également recherché la présence de microplastiques, de résidus pharmaceutiques et de métaux lourds dans les eaux côtières.
Ces recherches doivent toutefois être distinguées du classement annuel du CNRS. Les microplastiques ne servent pas à déterminer si une plage est immédiatement propre ou impropre à la baignade.
Ces fragments, issus notamment des emballages, des filets de pêche, des textiles synthétiques, de l’usure des pneus et de la dégradation des déchets, peuvent être ingérés par les organismes marins et rejoindre la chaîne alimentaire. Leurs effets précis sur la santé humaine restent encore imparfaitement établis, mais leur présence témoigne de la dégradation de l’écosystème marin.
Comment réduire son exposition
Aucune précaution individuelle ne peut rendre sûre une eau officiellement classée polluée ou très polluée. La première règle consiste donc à éviter les sites considérés comme impropres à la baignade ainsi que les zones critiques.
Même sur une plage habituellement bien classée, mieux vaut ne pas se baigner immédiatement après de fortes pluies, lorsque le ruissellement et les débordements d’égouts peuvent entraîner davantage de polluants vers la mer.
La proximité d’une embouchure, d’un port, d’une canalisation visible ou d’une eau présentant une couleur ou une odeur inhabituelle doit également inciter à la prudence.
Il est recommandé de ne pas avaler d’eau, de ne pas se baigner avec une plaie ouverte non protégée et de se rincer à l’eau douce après la baignade. Une consultation médicale s’impose en cas de fièvre, de diarrhée persistante, de signes de déshydratation, de douleur importante à l’oreille ou d’infection cutanée qui s’étend.
Une surveillance qui ne suffit pas
Quatre décennies de prélèvements ont permis de documenter les points faibles du littoral libanais. Mais la surveillance scientifique, aussi indispensable soit-elle, ne peut remplacer les investissements nécessaires dans l’assainissement.
Derrière chaque site classé impropre à la baignade se retrouve la même défaillance structurelle : des réseaux incomplets, des stations d’épuration au fonctionnement irrégulier et des rejets encore insuffisamment contrôlés.
Tant que cette question ne sera pas traitée à la racine, la baignade au Liban restera un pari — celui de choisir la bonne plage, au bon moment, en espérant que la mer n’ait pas hérité, une fois de plus, de ce que la terre n’a pas su retenir.




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