Liban-Sud: une jeunesse en otage du provisoire
©Ici Beyrouth

Ils avaient des projets de vie. Ils n’ont plus que des échéances. Au Liban-Sud, la guerre n’a pas seulement détruit des maisons, interrompu des études ou raréfié les emplois. Elle a atteint quelque chose de plus difficile à reconstruire: la capacité d’une génération à croire au lendemain.

À l’âge où l’on choisit une orientation, décroche un premier emploi, s’installe, se marie ou imagine un avenir, des milliers de jeunes apprennent surtout à attendre: la fin des combats, la réouverture d’une route, un emploi, le retour chez eux ou la reprise d'une année universitaire.

«Je ne sais même plus ce que signifie faire des projets», confie Jad, 24 ans, titulaire d’un master et originaire de Marjeyoun.

L’avenir n’a pas disparu. Il est devenu provisoire. Et c’est peut-être là l’une des violences les plus insidieuses de la guerre. La destruction, elle, peut être pleurée. Le provisoire, lui, enferme dans l’attente.

Le diplôme ne protège plus

Le choc économique a réduit les perspectives d’une génération qui entrait à peine dans la vie professionnelle. Selon la Banque mondiale, le conflit (de 2023-2024) a entraîné un coût économique estimé à 14 milliards de dollars, dont 7 milliards de pertes directes, tandis que quelque 166.000 emplois auraient été affectés ou perdus. Les secteurs les plus durement touchés, agriculture, commerce, services et tourisme, sont aussi les piliers de l’économie du Sud.

 «J’ai terminé mon master quelques semaines avant la guerre. Je pensais commencer ma vie professionnelle. Aujourd’hui, j’attends», raconte Nader.

Pendant des années, les familles ont investi dans les études de leurs enfants comme dans une assurance contre les crises. Le diplôme devait offrir une indépendance. Cette promesse vacille. «Mon diplôme est toujours là», résume simplement Nour, diplômée en marketing à Nabatiyé.

Certains acceptent des emplois éloignés de leur qualification, d’autres enchaînent des missions temporaires ou dépendent de leurs parents. Pour beaucoup, l’émigration n’est plus un projet parmi d’autres, mais la seule perspective. «Mes camarades sont partis au Canada, en Allemagne ou aux Émirats. Moi, j’ai voulu rester. Aujourd’hui, je ne suis plus sûre d’avoir eu raison», confie Lamia, ingénieure civile de Bint Jbeil.

Le diplôme n’a pas perdu sa valeur. C’est l’économie censée l’accueillir qui s’est effondrée.

Devenir adulte avant d’avoir été jeune

La guerre a a aussi bouleversé les rôles au sein des familles.

À 22 ans, Ali, de Nabatiyé, ne se définit plus par ses études. «En quelques mois, j’ai cessé d’être étudiant. Je suis devenu celui qui cherche de quoi nourrir la maison».

Dans de nombreux foyers, les jeunes prennent en charge leurs parents, interrompent leurs études, cherchent un revenu avant d’avoir construit leur propre vie.

«Ma fille de vingt ans est devenue adulte en quelques mois», raconte Samira, déplacée de Kfarkila. «Elle s’occupe de ses petits frères, accompagne sa grand-mère chez le médecin et travaille à distance dès qu’elle trouve une connexion Internet. Elle n’a jamais eu le temps de vivre sa jeunesse.»

Cette maturité n’est pas choisie. Elle est imposée.

Les professionnels de la santé mentale observent chez de nombreux jeunes une anxiété persistante, des troubles du sommeil et un sentiment de responsabilité disproportionné. «Ils n’ont pas le temps d’être jeunes», résume Nouhad Haddad, psychologue intervenant auprès de familles déplacées.

Une vie en mode pause

L’incertitude s’est également installée dans les études et les projets personnels. Des étudiants ignorent s’ils pourront terminer leur semestre. D’autres interrompent leur cursus pour travailler ou soutenir leur famille.

«Mon fils a 17 ans, mais il parle comme un homme de 50 ans. Il ne pense qu’à la sécurité et à l’argent. On lui a volé ses années de lycée», raconte Najwa, mère de famille de Kfarchouba.

Dans les cazas de Nabatiyé et de Marjeyoun, les commerces fermés racontent aussi des projets interrompus. À Ebl el-Saqi, Nadim, 27 ans, ingénieur civil, résume cette nouvelle temporalité : «Avant la guerre, je pensais construire des maisons. Aujourd’hui, je cherche simplement un salaire. Je ne fais plus de projets à cinq ans. Je réfléchis au mois prochain.»

Le long terme est devenu un luxe. Même les décisions les plus intimes sont repoussées: les mariages, les achats de logements ou encore les investissements.

«Nous avions fixé notre mariage pour l’automne. Puis il y a eu la guerre. Aujourd’hui, nous attendons encore. Nous ne savons même pas où nous vivrons dans quelques mois.»

Le provisoire n’est plus une étape. Il devient une manière de vivre.

Le coût invisible

Le danger n’est donc pas seulement économique. Il est social. « Lorsqu’un conflit dure, les jeunes apprennent à ne plus investir dans le long terme parce qu’ils ne croient plus à la stabilité », observe la sociologue Rania Daher. « Les rôles familiaux se déplacent, les solidarités se recomposent et le traumatisme devient une expérience collective. »

Cette transformation ne se lit pas uniquement dans les statistiques. Elle apparaît dans les projets abandonnés, les départs devenus définitifs, les études interrompues et les décisions sans cesse repoussées. Le risque est celui d’une fuite des cerveaux motivée non par l’ambition, mais par l’absence d’alternative.

Une jeunesse ne se perd pas seulement lorsqu’elle quitte son pays. Elle peut aussi se perdre lorsqu’elle cesse de croire qu’il est possible d’y construire quelque chose.

Le mot «sacrifiée» est peut-être trop définitif. Mais une génération privée de ses années d’apprentissage, d’expérimentation et de construction ne sort pas indemne d’un conflit prolongé. Au Liban-Sud, une partie de cette jeunesse a appris la prudence avant l’audace, la survie avant la construction de soi.

On devient chef de famille avant d’avoir construit sa propre vie. On apprend à compter les risques avant d’apprendre à en prendre.

C’est cela, le coût invisible de la guerre: la perte de confiance dans la durée. La conviction que ce que l’on construit aujourd’hui existera encore demain.

Les bâtiments du Sud se reconstruiront. Les routes rouvriront. Les commerces reprendront peut-être leur activité. Mais on ne reconstruit pas une jeunesse au rythme des chantiers.

Une génération ne se mesure pas seulement au nombre de ses diplômes ou de ses emplois perdus. Elle se mesure aussi à ce qu’elle croit encore possible.

Le plus grand dommage de la guerre n’est peut-être pas ce qu’elle a détruit. C’est ce qu’elle a appris à une génération à ne plus commencer.

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