Liban-Sud: la guerre réécrit la famille
©Ici Beyrouth

Au Liban-Sud, la guerre ne se lit pas seulement dans les immeubles éventrés ou les champs calcinés. Elle s’immisce aussi derrière les portes des maisons, là où se jouent les équilibres les plus fragiles. Les bombardements ont bouleversé les familles, redistribué les responsabilités et installé l’incertitude au cœur du quotidien.

 À Deir Mimas, Salwa, mère de trois enfants, peine à reconnaître la vie qu’elle menait avant le conflit. «Nous vivons encore sous le même toit, mais nous ne vivons plus comme avant. Chacun cache sa peur pour ne pas inquiéter les autres». Cette scène résume l’une des conséquences les plus profondes de la guerre au Liban-Sud. Derrière les destructions visibles se joue une autre guerre, plus discrète: celle qui bouleverse les équilibres familiaux. Les repères vacillent et les décisions les plus ordinaires deviennent des choix de survie. La guerre ne détruit plus seulement les maisons; elle transforme la famille elle-même.

Parents: protéger coûte que coûte

Dans les cazas de Marjeyoun, Nabatiyé ou Bint Jbeil, les parents ne sont plus uniquement des éducateurs ou des pourvoyeurs. Ils sont devenus les premiers gestionnaires de l’incertitude. Chaque journée les confronte à des choix impossibles: envoyer les enfants à l’école malgré les risques, quitter ou rester, reconstruire ou attendre, chercher un revenu ou protéger sa famille.  

«Je n'ai plus le droit d'avoir peur», raconte Abou Ali, père de deux adolescents à Nabatiyé. «Si mes enfants voient mon inquiétude, ils s'effondrent à leur tour. Alors je souris, même lorsque je ne sais pas comment nous finirons le mois.»

À cette charge émotionnelle s'ajoute une crise économique qui fragilise davantage les foyers. Selon la Banque mondiale, le conflit a entraîné un coût économique estimé à 14 milliards de dollars, dont 7 milliards de pertes économiques directes. Quelque 166.000 personnes ont perdu leur emploi, tandis que les secteurs de l’agriculture, du commerce et des services, piliers de l’économie du Liban-Sud, figurent parmi les plus durement touchés.

«Le plus difficile n'est pas le chômage», raconte Fahed, habitant de Doueir. «C'est de rentrer chez soi sans pouvoir répondre aux questions de ses enfants.»

Pour de nombreux parents, la parentalité s’est progressivement réduite à une succession de calculs: compter les économies restantes, les repas disponibles, les jours avant une aide humanitaire ou la possibilité d’un retour. Une réalité qui traduit l’effondrement des repères sur lesquels reposait la vie familiale.

Grandir plus vite que son âge

Les enfants et les jeunes paient sans doute le prix le plus lourd de cette recomposition familiale. Les projets universitaires, les premiers emplois et les aspirations personnelles ont souvent cédé la place aux impératifs de la survie.

«Ma fille de vingt ans est devenue adulte en quelques mois», raconte Samira, déplacée de Kfar Kila. «Elle s'occupe de ses petits frères, accompagne sa grand-mère chez le médecin et travaille à distance dès qu'elle trouve une connexion Internet. Elle n'a jamais eu le temps de vivre sa jeunesse.»

Dans de nombreux foyers, les adolescents se taisent pour ne pas alourdir l’angoisse de leurs parents, tandis que les plus jeunes grandissent dans l’idée que l’incertitude est devenue la norme.

Les professionnels de la santé mentale observent une détresse grandissante: troubles du sommeil, anxiété chronique, peur permanente des bombardements et perte des repères liés aux déplacements successifs.  

«Mon fils me demande plus quand nous rentrerons à la maison», confie Walid, agriculteur de la région de Marjeyoun. «Il a compris que je n’ai plus de réponse.»

Cette résignation précoce est sans doute l’une des conséquences les plus inquiétantes du conflit: une génération apprend à vivre sans certitude avant même d’avoir commencé à construire son avenir.

Quand le foyer n’existe plus

Le déplacement forcé a profondément transformé la vie familiale. Au plus fort du conflit, près d’un million de personnes ont été contraintes de quitter leur foyer, obligeant parfois plusieurs générations à partager quelques pièces chez des proches ou dans des centres d’hébergement improvisés.

«Nous étions quinze dans un appartement prévu pour cinq», raconte Rania, déplacée de Khiam. «Au début, nous étions reconnaissants d’avoir un toit. Puis la fatigue, le manque d’intimité et l’incertitude ont rendu chaque journée plus difficile que la précédente».

Pour Mireille Khoury, psychologue accompagnant des familles déplacées, cette promiscuité agit comme un révélateur des fragilités accumulées. «Le deuil, les difficultés financières et la peur permanente alimentent les tensions du quotidien. Les familles ne se disputent pas parce qu’elles s’aiment moins; elles vivent depuis des mois dans un état d’alerte permanent.»

Lorsque chaque journée est consacrée à survivre, préserver l’équilibre du foyer devient un défi en soi.

Le deuil s’invite dans les foyers

Au Liban-Sud, rares sont les familles épargnées par les pertes humaines. Derrière les destructions matérielles se cache un deuil devenu presque ordinaire.

Une mère déplacée raconte avoir fui son village avec son mari et ses enfants. Sa plus jeune fille avait choisi de rester quelques jours ses grands-parents. Une frappe les a tous tués. «J’ai accepté qu’elle reste. Depuis, je revis cette décision chaque jour», murmure-t-elle.

En quelques mots se mesure toute la violence de la guerre. Les gestes les plus banals – laisser un enfant chez ses grands-parents, emprunter une route, différer un départ – peuvent devenir des décisions irréversibles.

Dans les villages du Sud, le deuil dépasse désormais la sphère privée.

«Avant, nous parlions des récoltes, des mariages ou des fêtes du village», raconte Saïd, habitant d'Aïn Ebel. «Aujourd'hui, nous parlons surtout des absents, des maisons détruites et de ceux qui ne reviendront plus.»

Cette accumulation de pertes érode progressivement la capacité des familles à se projeter dans l’avenir.

«Les guerres détruisent des infrastructures, mais elles redessinent aussi les structures sociales les plus intimes», observe Randa Daher, sociologue au Liban-Sud.

«La famille est la première institution touchée par un conflit prolongé. Les rôles se déplacent, les solidarités se recomposent et les traumatismes deviennent une expérience collective. La fin des combats ne signifie pas la fin de ces transformations», ajoute-t-elle.

Reconstruire les liens

La guerre finira par s’arrêter. Les villages seront reconstruits, les routes rouvertes et les écoles retrouveront leurs élèves. Mais la reconstruction la plus difficile sera sans doute celle qui ne se verra pas.

Ni les routes, ni les écoles, ni les maisons ne seront les plus longues à reconstruire. Ce seront les liens familiaux, la confiance et les repères qu’une génération entière a vus vaciller.

«Nous reconstruirons les murs plus vite que les personnes», résume Mireille Khoury, psychologue qui accompagne des familles déplacées. «Les traumatismes, eux, continueront longtemps d'habiter les foyers.»

Car les guerres finissent par se taire. Mais lorsqu’elles réécrivent la famille, elles continuent longtemps de façonner l’avenir d’une société.  

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