Dans «Qornet El Bayda», Maria Douaihy donne voix aux femmes de Zghorta
Seule sur scène, Maria Douaihy fait vivre une trentaine de personnages dans Qornet El Bayda. ©DR

Seule sur scène, Maria Douaihy fait vivre une trentaine de personnages dans Qornet El Bayda, de Yehia Jaber. Plus qu'une prouesse d'actrice, elle donne voix aux femmes de Zghorta et révèle, avec autant d'humour que de justesse, une société façonnée par les traditions, l'héritage et le patriarcat.

Un mouvement de tête, une épaule qui s’affaisse, une respiration suspendue, une voix qui change, et une autre femme apparaît. Puis une autre. Une jeune épouse, une mère, une vieille villageoise, un notable, un prêtre… Maria Douaihy passe d’un personnage à l’autre avec une telle évidence que la technique disparaît derrière l’incarnation.

Dans Qornet El Bayda, écrit et mis en scène par Yehia Jaber, la scène est presque nue. Rien ne détourne le regard. Le décor s’efface pour laisser toute la place au corps de l’actrice, qui devient à lui seul un village. À travers lui circulent les accents du Nord-Liban, les liens de parenté, les fidélités, les rivalités, les croyances et les blessures. En quelques gestes, Maria Douaihy fait surgir un monde. Mais ce monde est avant tout celui des femmes.

Elle porte leurs voix bien davantage que les siennes. Une à une, elle égrène leurs existences comme un chapelet de malheurs, parfois éclairé par quelques bonheurs, mais si fragiles qu’ils semblent n’être que des haltes provisoires. Au-dessus de chacune plane le même horizon : celui d’un patriarcat pesant, étouffant, auquel aucune n’échappe vraiment.

Ces femmes vivent moins pour elles-mêmes que pour les autres. Elles sont d’abord la fille de quelqu’un, puis la femme de quelqu’un, avant de devenir la mère de quelqu’un. Leur identité semble toujours reportée, absorbée par les liens qui les rattachent à une famille, à un mari, à une lignée.

La maternité devient elle-même une épreuve. Ne pas avoir d’enfant, ou ne pas donner naissance à un garçon, peut suffire à remettre en cause la place qu’une femme occupe dans son foyer. Les non-dits, les traditions et les attentes sociales composent un système dont il est presque impossible de sortir.

La force du texte de Yehia Jaber est pourtant de ne jamais enfermer ces femmes dans le rôle de victimes. Elles subissent le patriarcat, mais elles contribuent aussi à le transmettre. Elles perpétuent les interdits avec la même fidélité qu’elles transmettent les recettes familiales, les prières, les proverbes ou les histoires des aïeux. Elles deviennent les gardiennes d’un ordre qui les enferme parce qu’il est aussi celui dans lequel elles ont appris à vivre.

Au fil des scènes se dessine aussi un autre personnage : Zghorta elle-même. Le village apparaît comme un microcosme refermé sur ses propres codes, ses fidélités et ses hiérarchies. Tout semble y commencer et tout semble devoir y revenir. Se rendre à Beyrouth, par exemple, s’apparente à un voyage vers l’inconnu. On s’y rend avec prudence, parfois avec inquiétude, comme si quitter le village revenait à rompre un ordre ancien. La terre natale devient le point de départ, mais aussi le point d’arrivée. Entre les deux, le fleuve - qu’il coule ou s’assèche- n’a rien de tranquille.

C’est sans doute ce qui fait des Zghortiotes des êtres à part. Leur village est carrément une manière bien à eux d’habiter le monde.

Maria Douaihy appartient à cette terre sans adhérer à toutes les contraintes qu’elle impose. C’est précisément cette distance qui nourrit son interprétation. Elle regarde cet univers avec lucidité, mais sans jamais le trahir. Les habitants de Zghorta semblent être devenus une seconde peau. On peut certes quitter un village, mais il est beaucoup plus difficile de le quitter intérieurement.

Une galerie de portraits

Le visage de Maria Douaihy, inscrit dans le cadre de la scène, sa lumière et certaines de ses immobilités peuvent, par instants, évoquer La Jeune Fille à la perle de Vermeer. D’autres y verront sans doute d’autres résonances.

Au fil des récits, d’autres images peuvent surgir. Derrière ces visages apparaissent les humiliations, les tabous, les renoncements et les blessures. Certains pourront alors penser au Cri de Munch. Non comme une référence revendiquée par le spectacle, mais comme l’écho d’une souffrance longtemps contenue.

L’écriture de Yehia Jaber participe pleinement à cette force. Nourrie d’une connaissance intime du Nord-Liban, elle restitue les rythmes du village, son dialecte, ses croyances, son humour et ses contradictions sans jamais céder au folklore. Chaque personnage semble avoir été rencontré avant d’être écrit.

Les femmes portent aussi la mémoire des maisons et des familles. Elles transmettent les recettes autant que les peurs, les berceuses autant que les interdits, les proverbes autant que les blessures. Les cuisines, les fours à pain, les veillées et les conversations deviennent les véritables lieux où se conserve ce que les livres ne racontent pas.

Et pourtant, la pièce ne sombre jamais dans le drame. L’humour s’y invite constamment. Un humour populaire, parfois féroce, qui n’efface ni les injustices ni la violence, mais permet de les dire avec une précision que le discours frontal n’atteindrait jamais. Ici, le rire n’atténue pas la tragédie. Il la rend supportable et, paradoxalement, plus audible.

C’est sans doute la plus grande réussite de Qornet El Bayda. Yehia Jaber laisse parler ses personnages jusqu’à ce que le spectateur découvre lui-même les mécanismes qui les gouvernent.

Maria Douaihy, dans son seule-en-scène époustouflant, a non seulement interprété une succession de rôles et clamé à bout de voix, une trentaine de personnages, elle a surtout, le temps d’une représentation, porté les voix des femmes de Zghorta, leurs fardeaux, leurs secrets, leurs élans et leurs renoncements.

Trois dates à ne pas manquer : les 11, 20 et 27 juillet au Théâtre Le Monnot. Qornet El Bayda mérite d’être vu… ou revu.

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