La signature de l’accord-cadre entre l’État libanais et son homologue israélien constitue un point culminant après des décennies de conflits ouverts. Il est marqué par le pacte avorté du 17 mai 1983, les accords restés sans effet (2006-2026) et l’accord gazier du 11 octobre 2023. Tous ces accords ont fini par échouer. La question lancinante qui se pose à l’heure actuelle est celle de la viabilité de l’accord-cadre dans un contexte de polarisation extrême. La signature de cet accord-cadre succède à 15 mois d’échec du moratoire convenu sur le désarmement du Hezbollah.
Elle fait également suite aux manœuvres mensongères de l’armée libanaise qui ont déjoué le cessez-le-feu du 26 novembre 2024. Ces dernières ont permis au Hezbollah de reconstituer son arsenal, de remobiliser la communauté chiite derrière lui, de réaffirmer ses liens de subordination à la république islamique d’Iran, et de réactiver ses sources de financement. L’armée libanaise se voit confier une fois de plus la charge de reprendre le contrôle des territoires du Sud-Litani et de mettre en œuvre la dynamique de normalisation sécuritaire qui lui est assignée dans le cadre de l’accord-cadre signé à Washington. C’est à partir de cet actif, qui est lourd de complicité avérée, que les contradictions au sein de l'armée libanaise se manifestent. Le rejet de la photo emblématique des négociations révèle les failles aux niveaux militaire, politique et national.
On peine à dissimuler les fractures profondes qui traversent de part en part l’hypothétique communauté nationale et les instances étatiques. L’épreuve des limites qui nous est imposée revêt une signification cruciale. Elle met l’État libanais à l'épreuve et l’oblige à répondre à des défis sécuritaires et stratégiques fondamentaux. Toute défaillance en la matière est une atteinte à la souveraineté nationale aux conséquences désastreuses. Elle met en question la paix civile, l’autonomie nationale et la viabilité du pays et de l’État libanais. Autrement dit, nous faisons face à des défis majeurs qui peuvent mener à la désintégration du pays.
L’administration américaine, en finalisant l'accord trilatéral, réussit une double gageure. Elle a d'une part imposé la séparation des parcours diplomatiques, ceux des trajectoires libano-israélienne et américano-iranienne. Elle a mis fin à la politique fusionnelle qui projetait l’annexion du dossier libanais à l’agenda iranien. Elle a, d'autre part, remis le Liban sur la voie des négociations sur la base d’un traité de paix qui mettrait fin à une dynamique conflictuelle pérennisée. Ce retournement politique majeur risque de s’effilocher si le Liban fait état d’impuissance et se rétracte à l’endroit des engagements politiques et militaires qui lui incombent.
En effet, l’opposition frontale de la communauté chiite réalignée sur les lignes de rupture tracées par le tandem Amal-Hezbollah nous ramène aux sources de la crise systémique de l’État libanais. Il s'agit de la légitimité nationale, de la souveraineté territoriale et de l’autonomie morale battues en brèche par les idéologies panarabes, panislamistes et palestinistes et de leurs articulations stratégiques. C’est cette politique qui nous a valu 70 ans de conflits ouverts qui ont détruit l’hypothétique communauté nationale, la paix civile et transformé le pays en terrain de conflits de substitution. C’est un scénario dont les séquences se répètent, reproduisant les mêmes tropes idéologiques instrumentalisés par les politiques de puissance alternées de jadis et ceux de l’avenir immédiat.
L'ouverture diplomatique est singulière dans cette conjoncture historique car elle nous permet de mettre fin à un conflit destructeur et injustifiable à tous égards. C’est un conflit éminemment idéologique qui a servi de locomotive aux politiques iraniennes de subversion. Il nous reviendrait, comme Libanais, de saisir cette dynamique inédite pour nous extraire des cycles de violence institutionnalisée. La poursuite de la guerre au sud du Liban, ainsi que la campagne de radicalisation politique poursuivie par le Hezbollah et ses alliés, sont des éléments clés dans le conflit en cours. Le pouvoir libanais ne peut aucunement composer avec des politiques résolument subversives qui se ressourcent dans un projet idéologique qui méconnaît la légitimité nationale libanaise et les impératifs de la paix civile.
Celui-ci pourfend le récit national libanais, remet en cause les fondements de la démocratie consociative, la normativité des droits humanitaires et leur retranscription sur le plan politique et institutionnel. En l'absence d'une culture politique et civique commune, le Liban est dans l'impossibilité de négocier des accords avec Israël et de tenir des engagements dans la durée. Somme toute, on a "la politique extérieure de sa politique intérieure" et il est inconcevable de s'en départir si jamais on est à la recherche d'une solution négociée et viable. Les désaccords avec le Hezbollah sont de principe et ne peuvent en aucun cas justifier des accommodements de circonstances. La fin du conflit est faite d'arrangements sécuritaires encadrés par des choix stratégiques qui mettent fin aux guerres différées.
Autrement, le Liban s’achemine vers des scénarios de chaos et des dynamiques conflictuelles renouvelées. Le Hezbollah s’inscrit dans la mouvance politique iranienne et ne fait que la reproduire sur la scène libanaise. Le défi actuel est de sceller la rupture avec le diktat impérial iranien, de faire opposition à la politique de subversion du Hezbollah, et de finaliser les négociations avec l’État israélien. À défaut, les composantes nationales libanaises sont sommées de trouver des solutions alternatives, de faire des choix de régimes, de politiques de rupture et de réorientation stratégique. La paix civile et l'avenir du Liban sont en question.




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