La visite du président Joseph Aoun s’est terminée sur une note positive. Cependant, cette visite nous laisse perplexes quant à la possibilité d’opérer des changements de parcours dans un pays fracturé, assailli de toutes parts par des enjeux et des acteurs qui n’ont aucun intérêt à la normalisation tant attendue par les Libanais. Les problèmes s’amoncellent, l’endurance des Libanais est mise à rude épreuve.
La communauté chiite, quant à elle, se montre plus réfractaire que jamais à l’idée d’une rupture avec une mouvance politique radicale. Celle-ci est consubstantiellement liée à une politique de subversion chiite pilotée par l’Iran, ainsi qu’aux réseaux terroristes et de criminalité organisée qui ont été patiemment montés au fil des décennies.
Les attaches communautaires du Hezbollah expliquent sa pugnacité, son irrédentisme et l’état de psychose collective qui expliquent son insensibilité vis-à-vis des tragédies qu’il a générées. Les drames qui ont suivi ses engagements militaires aux effets désastreux n’ont pas été jusque-là suffisamment instructifs pour amener à des réflexions critiques et à de nouveaux positionnements. Ceux-ci visent à mettre fin aux cycles de violence et à l’absurdité d’une guerre par procuration au service d’un impérialisme chiite piloté par le régime iranien.
Le Liban, face aux fractures idéologiques et aux guerres qui leur sont rattachées, est dans l’impossibilité de réaffirmer la souveraineté de l’État, d’évoquer le narratif national commun à tous les Libanais et de faire valoir les stipulations d’un État de droit qui ont été alternativement déboutées au profit d’une idéologie sectaire et d’un projet de conquête impériale. La politique de domination du Hezbollah se ressource dans un récit sectaire qui pourfend le récit national libanais, et opère sur la base d’une politique de subversion commandée par le régime iranien. Les frontières nationales libanaises n’ont aucune pertinence et n’entrent en ligne de compte que dans la mesure où elles peuvent sanctuariser la politique impériale iranienne.
Le défi colossal posé à l’État libanais est celui du recouvrement de sa souveraineté battue en brèche depuis de nombreuses décennies. Il consiste aussi à préempter les dynamiques de désintégration et à donner des chances à la reconstruction du pays autour d’un ensemble de choix stratégiques qui fassent unanimité. Ce alors même qu'il faut préempter les dynamiques de désintégration et donner des chances à la reconstruction du pays autour d’un ensemble de choix stratégiques qui fassent unanimité.
Les dynamiques du sectarisme chiite opèrent impunément et sans égard à toute autre vision ou intérêts stratégiques qui s’en départissent. La réhabilitation de l’État passe invariablement par la réaffirmation des règles de la consociativité et de ses consensus normatifs et procéduraux. À l’heure où le séparatisme chiite s’avère imperméable à toute logique d’accommodement. L’ampleur des désastres induits par cet impérialisme sans nuances a au contraire favorisé l’extrémisme de l’agenda politique et le maintien de choix agonistiques ravageurs.
La question du désarmement du Hezbollah est symptomatique d’un mal plus radical, celui des extraterritorialités. Ces extraterritorialités ont inévitablement servi la cause du démantèlement progressif de la souveraineté libanaise, de la remise en cause de l’État libanais, ainsi que des guerres de substitution qui ont détruit ce pays. Elles ont ainsi permis aux contre-États de se positionner face à lui, contestant ainsi sa légitimité. Tant que cette question est noyée dans des euphémismes qui renvoient à des attitudes ambiguës à l’endroit de la souveraineté effective de l’État, le Liban poursuivra sa descente aux enfers.
L’absence de souveraineté n’est pas un fait anodin dans la vie de notre pays, il s’agit en réalité de soixante-dix ans de conflits interminables qui l’ont détruit et rendu impossible sa reconstruction. Nous sommes là devant des défis qui portent sur la légitimité du pays, ses équilibres structurels, la prégnance du récit national, l’ingénierie des institutions et la centralité des droits humanitaires dans la vie politique. Cependant, nous sommes face à des contre-réalités qui pourfendent systématiquement les fondements normatifs d’un ordre étatique déliquescent et d’un pays voués à l’inconsistance.
La question des zones pilotes se transforme en question-fétiche, se limitant à des simulations douteuses de retrait du Hezbollah, accompagnées de replis et de repositionnements au nord du Litani, dans le but d'exorciser les extraterritorialités mutantes. En l’absence de tout engagement de principe, toutes les simulations en cours tourneront au bluff. La visite de Washington devrait sceller la fin des ambiguïtés plutôt que de nous installer dans des atteintes vaines. Le redéploiement stratégique du Hezbollah, la continuation de la contrebande des armes, et le maintien des galeries souterraines suffisent à eux seuls pour discréditer l’ensemble du processus. Ils remettent également le Liban sur la voie d’une implosion équivalente à l’ampleur de ses territoires minés de part en part.
La visite à Washington marquera un nouveau départ si les déclarations de principe sont sans ambiguïté et si elles sont suivies d'actes. Il est également nécessaire que les échéances soient assorties de calendriers précis qui nous sortent des zones d’ombre et des engagements sans lendemain. Le Liban ne peut pas s’engager dans une diplomatie de fin de conflits à partir d’engagements contradictoires et de souhaits sans lendemain, le principe logique de non-contradiction vaut tout autant en politique.
La réussite de l’opération des zones-pilotes dépend non seulement d’une stratégie opérationnelle strictement menée mais également d’un horizon politique différent de celui qu’on connaît. Le déminage impératif du terrain devrait mettre fin aux politiques des conflits reportés ; pour y parvenir, il est nécessaire d'aboutir à la conclusion d’un traité de paix avec l’État d’Israël, comme l’a si bien déclaré le président de la République lors de la réunion au bureau ovale de la Maison Blanche.
La reprise des hostilités entre les États-Unis et le régime islamique iranien, le rejet sans ambages du Hezbollah de l’accord-cadre, la résurgence de l’impérialisme turc, les imbroglios stratégiques proche-orientaux, la mobilité des lignes de fractures géostratégiques et leurs retombées sur une géopolitique moyen-orientale en état de convulsion nous laissent perplexes.
Nous nous interrogeons en particulier sur la possibilité d’un décrochement au carrefour d’un nœud stratégique aussi complexe. La contreoffensive américaine s’inscrit dans le cadre d’une vision stratégique alternative et d’une architecture inédite en matière d’alliances stratégiques. Il faudrait en prendre acte et agir en conséquence. Par ailleurs, nous devrions tenter notre chance, sans pour autant céder aux illusions d’une prophétie auto-réalisatrice et des souhaits sans lendemain.




Commentaires