La déconstruction de l'accord américano-iranien 
©Ici Beyrouth

Le décryptage de la diplomatie en cours nous renvoie à des retournements abrupts qui remettent en cause les schémas d’explication du conflit en cours. Qu’est-ce qui peut expliquer ce changement et quelle serait la finalité des négociations projetées dans l’avenir immédiat ? Fallait-il passer par cet intermède et ses conditions aléatoires pour reprendre les négociations ? Les réactions du côté iranien sont de mauvais augure du fait que le régime campe sur ses positions et ne semble pas changer de cap. Le triomphalisme creux fait écho à l’ambivalence du régime, à la poursuite de la répression sauvage et à la stratégie galvaudée du brouillage communicationnel. 

Cette posture en dit énormément sur les dispositions du régime qui reste inflexible sur son idéologie, alors que la diplomatie relève de l’histrionisme le plus vulgaire. La diplomatie n’est, sous aucun rapport, reliée à un changement de narratif ou à une volonté de paix. Le régime iranien n’est même pas soucieux des effets destructeurs d’une guerre prolongée dont il se sert pour mieux consolider son arbitraire au sein de l’Iran, et entretenir le climat d’incertitude au niveau régional. En effet, il veut s’en servir pour enrayer sa chute et jouer la carte de nouvelles alliances. Ces dernières l’aideraient à contourner la présence américaine et à regagner sa latitude opérationnelle dès lors que la coalition israélo-américaine s’est effilochée temporairement au profit d’un interlude sécuritaire aux bornes imprécises. 

La récapitulation des stipulations de cet arrangement sécuritaire procède à partir des équivoques de la démarche d’ensemble : ce n'est ni un traité de paix, ni une trêve entre armées. On est ici dans une zone d’indétermination intentionnelle dont se sert le régime afin de maintenir sa latitude manœuvrière. L’administration américaine se positionne à partir de son statut d’acteur-guerrier, de diplomate-arbitre et négociateur de conflits, d’où les équivoques de ce statut aux hybridations multiples. Les considérations sous-jacentes sont les suivantes : 1/ La volonté américaine de mettre fin à la guerre pour moult raisons ; 2/ l’intérêt du régime iranien à desserrer les étaux qui le verrouillent de toutes parts ; 3/ les aléas stratégiques liés à la gestion du détroit d’Ormuz et ses incidences sur la politique énergétique mondiale ; 4/ les réagencements induits par la réunion du G7 et la nouvelle architecture de défense transatlantique ; 5/ la redéfinition des priorités stratégiques et sécuritaires des deux côtés, américain et israélien ; 6/ l’indétermination des engagements et la fluidité des cadres régulateurs des négociations, d’où la crise de fiabilité qui les caractérise.

La labilité des cadres régulateurs nous renvoie aux questions suivantes :

1/ L'administration américaine ne tient pas compte de la victoire militaire et minimise ses implications politiques et diplomatiques ;

2/ Les concessions concernant le détroit d'Ormuz sont inexpliquées, car la prégnance du droit international est remplacée par le diktat iranien ;

3/ Le flou demeure quant à la question nucléaire, avec l’enrichissement et la gestion des stocks d’uranium, la militarisation du nucléaire, ainsi que les régimes d’inspection ;

4/ La levée hypothétique des sanctions financières, les enjeux de la reconstruction, et les clauses de conditionnalité sont incertains ;

5/ Enfin, il y a l’occultation délibérée du peuple iranien, massacré et sacrifié à une dictature meurtrière. Ce changement brutal est inexplicable sous l’angle de la comptabilité démocratique ou de la mise en forme d’une diplomatie de résolution des conflits. 

Nous faisons face aux mêmes dilemmes qui ont prévalu tout au long de ce conflit. Nous sommes également confrontés au climat d’incertitude qui a imprégné de manière continue les rapports avec une dictature totalitaire qui opère sur la base d’un continuum où les intérêts stratégiques et les lignes de clivage idéologique se recoupent. Ceci nous amène à interroger la compatibilité d’une diplomatie transactionnelle avec un impérialisme islamique de subversion. L’intervalle des soixante jours est suffisamment étendu pour juger de l’opportunité de cette démarche diplomatique et de son impact sur une aire géopolitique en implosion. La critique est méthodologique au préalable dans la mesure où les prémisses et les règles de conduite avancent de manière désordonnée en l’absence d’un schéma régulateur qui permet d’éviter les contradictions, les dérapages et les engagements sans lendemain. On a affaire à des incohérences qui remettent en question la démarche dans son ensemble. 

L’exemple de l'engagement diplomatique au sujet du Liban en est une illustration. La dynamique avance de manière symétrique et insuffisamment coordonnée entre deux trajectoires, celle des négociations américano-iraniennes et libano-israéliennes. Autrement, l’appel lancé par le président Trump à l’intervention du régime syrien afin de contenir les risques sécuritaires posés par le Hezbollah est controversé à tous égards et renvoie à des contresens stratégiques et constitutionnels. Il est inconcevable d’intégrer le Liban à la mouvance stratégique iranienne à moins d’avaliser la mainmise de l’Iran et la reconnaissance des relais politico-stratégiques institués par le régime iranien. Il est impératif que les négociations libano-israéliennes se poursuivent sur une base indépendante et que les enjeux soient traités de manière distincte. Ceci nous ramène à la question méthodologique de départ, celle des prémisses, de leur finalité et des logiciels mis en œuvre. 

Cette rétrospective succincte soulève la question de l'opportunité de cette démarche diplomatique, surtout que les enjeux militaires sont loin d'être tranchés et que les dispositions du régime iranien demeurent problématiques. L'arrêt inopportun de la guerre et ses effets pervers s'avèrent contre-productifs quant à la possibilité d'une solution négociée. Quelles que soient les objections faites à la guerre, elles sont difficiles à soutenir sans propositions concrètes visant à éradiquer les causes d'un conflit aux enjeux à la fois existentiels et stratégiques ; elles ne peuvent pas se réduire à des pétitions de principe ou à des vœux pieux sans lendemain. Le report de la séance de signature en Suisse met en lumière les difficultés d’une démarche insuffisamment élaborée.

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