La médiation entre Israël et le Liban bute sur des difficultés que l'on ne saurait contourner d'un revers de main. À commencer avec les acteurs et finir avec l’objet des négociations projetées. D’emblée, il s’agit de l’État libanais qui devrait prendre en charge les négociations avec l’État israélien, alors qu’il est, d’ores et déjà, disqualifié par une communauté chiite qui se positionne dans une extraterritorialité dirimante. Le Hezbollah brandit la menace de l’assassinat en évoquant l’épisode du président égyptien Anouar al-Sadat, Nabih Berri de son côté parle de “négociations indirectes”. Les prérogatives constitutionnelles du président de la République sont contredites par un positionnement communautaire du côté chiite qui évolue entre le boycott et la fronde ouvertement affichée. En outre, l’insistance du plan présidentiel sur l’autonomie de la démarche diplomatique libanaise et l’autorité de l’État du Liban pourrait contrebalancer les tentatives de sabotage, ainsi que les omissions et les non-dits du plan suggéré.
Nous sommes face à une crise de légitimité qu’on peut difficilement ignorer si l’on veut des négociations fructueuses. Autrement, l’autre obstacle réside dans l’objet des négociations qui, selon la partie libanaise, repose sur une démarche prudentielle concernant le désarmement du Hezbollah et la fin des extraterritorialités politiques et sécuritaires. La proposition libanaise récapitule les mandats suivants : la fin des hostilités, le retrait d’Israël, le retour des déplacés et des prisonniers, et le soutien à l’armée libanaise. Cette proposition calibrée fait écho au diktat du duo chiite et à l’incapacité du pouvoir libanais à dégager une ligne de conduite consensuelle approuvée par l’hypothétique communauté nationale libanaise.
Ceci est de nature à affaiblir le statut du négociateur libanais et à décrédibiliser le narratif suggéré. Le pouvoir libanais n’a pas jusque-là dévié du scénario qu’il s’était donné au lendemain de la trêve du 24 octobre 2024. Celui-ci est celui des pétitions de principes, de l’attentisme et de l’inaction alors que les mandats du désarmement et de la fin des extraterritorialités étaient impératifs. La phase exploratoire des négociations n’arrive pas jusque-là à effectuer le balisage requis avant de fixer la trajectoire des négociations et de passer à l’action. La mise en œuvre de la proposition est contrecarrée par les équivoques statutaires de l’État libanais, l’obstructionnisme du duo chiite et l'absence d’un partenariat diplomatique délibérément consenti, qui rend toute négociation non seulement ardue mais aléatoire.
Cette attitude obstructionniste nous a coûté l’échec de la première phase définie par la trêve, et met en danger la deuxième phase de rattrapage encadrée par la médiation américaine. Ce qui nous est en somme offert, c’est une stratégie de désenclavement exceptionnelle qui nous sortirait de notre solitude sur le plan international et des enfermements multiples imposés par la politique de domination chiite. L’incapacité de l’État à se défaire des verrouillages politiques et stratégiques de ces contrepouvoirs qui réduisent à néant sa latitude opérationnelle en dit abondamment sur les difficultés de l’État libanais. Elle en dit aussi long sur l’aptitude du Liban à pouvoir survivre à des blocages structurels. Le négociateur est handicapé par une représentativité tronquée et par un récit non étayé par la volonté d'une hypothétique communauté nationale qui entend mettre fin à des dynamiques de violence et à des guerres propulsées par la politique de domination chiite.
Le fait d’ignorer intentionnellement les enjeux politiques et stratégiques de l’extraterritorialité chiite et de ses relais internes nous renvoie aux réalités d’un État failli qui se décompose au gré des heures et des circonstances. En contrepartie, l’État israélien, ayant détruit les bases opérationnelles du Hezbollah, avance résolument vers l’établissement d’une zone de sécurité et refuse catégoriquement de cautionner l’état de fait libanais ou de composer avec les contradictions d’un État privé de souveraineté. Les conflits de légitimité nationale concernent au premier chef le Liban et ne peuvent en aucun cas intéresser Israël que de par leurs incidences stratégiques sur la sécurité nationale israélienne.
Le Liban ne peut plus s’accommoder de l’état de fait. Ainsi, la politique de domination chiite ne s’inscrit plus dans un schéma de concordance civile, qui serait celui de la recherche d’une solution négociée avec l’État israélien sur des enjeux sécuritaires et stratégiques d’envergure. Hormis le fait que cette politique de domination s’articule sur une dynamique de subversion régionale. Ce canevas stratégique aux bigarrures multiples est invraisemblablement gérable en l’absence d’une solution d’ensemble qui mettrait fin à la politique impériale iranienne et à ses effets délétères.
Le pouvoir libanais démontre une fois de plus son incapacité à pouvoir se saisir des dynamiques internationales qui l'aideraient à s’extraire des impasses induites au point d'intersection de l'intérieur et de l'extérieur. Les conduites d'évasion se scandent à coups de déclarations de principe et de simulations diplomatiques. Le pouvoir devrait adhérer de manière résolue à la proposition de la Maison Blanche et engager une diplomatie frontale avec l’État israélien en vue de négocier un traité de paix. Les deux ailes de l'exécutif doivent opter pour une diplomatie de fin de conflits et rejeter sans ambages le narratif conventionnel du Hezbollah et les scénarios des guerres reportées.
Ce script n'a rien d'inédit, c'est celui-là même qui a valu au Moyen-Orient un siècle de conflits. En effet, les Palestiniens ont rejeté la résolution du partage proposée par l’ONU (182) en 1947, les accords du Camp David en 1995, les offres de paix d’Ehud Barak (2000) et d’Ehud Olmert (2008). À la place, ils ont opté pour les politiques de tutelle arabe et islamique qui les ont instrumentalisés alternativement. Le Liban est dans l'impossibilité de s'accommoder des équivoques de l’État national et du contre-État chiite et des politiques impériales du régime islamique iranien. À défaut d'une solution d’ensemble sur le plan régional, et d'un nouveau contrat social qui doublerait le narratif du pacte national fondateur, le Liban se met sur le chemin d'une désintégration aux évolutions imprévisibles.




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