Alexandre le Grand contre Tyr: le siège qui changea le paysage
À Tyr, le paysage raconte encore l’histoire d’Alexandre le Grand. ©Ici Beyrouth

Bien avant Athènes, Rome ou Constantinople, Tyr rayonnait déjà sur la Méditerranée. Depuis cette cité phénicienne du Sud-Liban partirent des navigateurs, des marchands et des colons qui contribuèrent à relier les rivages méditerranéens. Parmi eux, ceux qui fondèrent Carthage, future rivale de Rome.

En 332 avant notre ère, Alexandre le Grand se heurte à un obstacle inattendu : Tyr. Pour soumettre la puissante cité phénicienne, bâtie sur une île réputée imprenable, il entreprend un chantier colossal reliant l'île au continent. Plus de vingt-trois siècles plus tard, les habitants vivent encore avec les conséquences de cette bataille.

Aujourd'hui, rien ne distingue immédiatement Tyr d'une ville côtière reliée au continent. Les habitants empruntent quotidiennement les routes qui traversent la bande de terre reliant la cité à l'intérieur du pays, tandis que les visiteurs découvrent ses vestiges antiques sans toujours réaliser qu'ils marchent sur les conséquences directes d'une bataille vieille de plus de vingt-trois siècles. Car pendant une grande partie de son histoire, Tyr était une île, et c'est précisément cette singularité géographique qui lui permit de résister à l'un des plus grands conquérants de l'Antiquité : Alexandre le Grand.

Lorsqu'il arrive devant Tyr en 332 avant notre ère, Alexandre a déjà soumis une grande partie du Levant après ses victoires sur l'Empire perse. Tyr constitue cependant un cas particulier. Puissante, prospère et tournée vers la mer, la cité phénicienne conserve une autonomie dont elle entend bien ne pas se défaire. Ses dirigeants refusent de se soumettre au souverain macédonien et lui interdisent l'accès à la ville. Ce refus, à la fois politique et symbolique, va déclencher l'un des sièges les plus célèbres de l'histoire antique.

À l'époque, Tyr n'est pas la ville côtière que nous connaissons aujourd'hui. Son cœur est installé sur une île située à plusieurs centaines de mètres du rivage. Protégée par la mer et par de hautes murailles qui plongent directement dans l'eau, la cité passe pour presque imprenable. Sa flotte et ses deux ports assurent son ravitaillement. Là où d'autres villes ont cédé devant Alexandre, Tyr pense pouvoir résister.

La cité qui refusa de céder

Le défi est considérable pour le conquérant macédonien. Les méthodes traditionnelles de siège se révèlent inefficaces face à une ville séparée du continent par la mer. Les tours de siège et les béliers ne peuvent être acheminés jusqu'aux murailles, tandis que les défenseurs profitent de leur maîtrise de l'environnement maritime pour harceler les assaillants.

Alexandre comprend rapidement que pour prendre Tyr, il lui faudra d'abord résoudre un problème géographique. Plutôt que de contourner l'obstacle, il décide de le supprimer.

Son projet est aussi simple dans son principe qu'extraordinaire dans son exécution : construire une chaussée reliant le continent à l'île. Des milliers de soldats se mettent alors à jeter dans la mer pierres, gravats, troncs d'arbres et matériaux récupérés sur l'ancienne cité continentale. Peu à peu, un immense remblai avance vers les murailles de Tyr.

Les Tyriens répliquent en attaquant les ouvriers et en incendiant les machines de siège. Les combats se déroulent autant sur l'eau que sur terre. Pendant des mois, la confrontation oppose l'une des plus brillantes cités maritimes de son temps à l'un des plus grands stratèges de l'Antiquité.

Mais Alexandre persévère. Il mobilise des renforts venus d'autres cités phéniciennes déjà soumises, rassemble une flotte considérable et poursuit la construction de la chaussée. Après environ sept mois de siège, ses troupes parviennent finalement à franchir les défenses de Tyr. La ville tombe en juillet 332 avant notre ère au terme d'un affrontement particulièrement meurtrier qui marquera durablement les mémoires antiques.

Une bataille dont les traces sont toujours visibles

La plupart des guerres laissent derrière elles des ruines ou des souvenirs. Celle-ci a laissé un paysage.

À l'origine, la chaussée construite par Alexandre n'était qu'un ouvrage militaire provisoire destiné à permettre l'assaut final contre la ville. Pourtant, une fois la guerre terminée, la nature va s'emparer de cette intervention humaine. Les courants marins se modifient et les sédiments s'accumulent autour du remblai. Au fil des siècles, la bande de terre s'élargit.

La mer achève ainsi ce que l'armée macédonienne avait commencé.

L'ancienne île devient progressivement une péninsule. Les espaces gagnés sur l'eau accueillent ensuite habitations, routes et activités humaines. La Tyr moderne se développe en partie sur ce territoire façonné par un événement militaire survenu il y a plus de vingt-trois siècles.

Avant la reprise des frappes et des tensions qui ont de nouveau assombri le Sud-Liban, les visiteurs parcouraient les vestiges antiques de la ville sans toujours mesurer que le paysage qui les entourait constituait lui-même un document historique. À Tyr, l'histoire ne se limite pas aux colonnes romaines, aux nécropoles ou aux ruines phéniciennes. Elle est inscrite dans la géographie même de la cité.

Plus de vingt-trois siècles après le siège, la bande de terre qui relie Tyr au continent demeure le témoignage le plus spectaculaire de cet affrontement. Les visiteurs viennent admirer les temples, les mosaïques ou l'hippodrome. Pourtant, l'un des vestiges les plus extraordinaires de la ville n'est ni un monument ni une ruine. C'est ce paysage lui-même, façonné par une guerre antique dont la mer conserve encore la mémoire.

À suivre : L’hippodrome de Tyr, le stade géant du monde romain.

Le saviez-vous ?

Selon les estimations des historiens, l'île de Tyr se trouvait à environ 700 à 800 mètres du continent au moment du siège. La chaussée construite par les soldats d'Alexandre servit d'abord à acheminer les machines de guerre jusqu'aux murailles. Avec le temps, l'accumulation naturelle des sédiments transforma cet ouvrage militaire en une véritable bande de terre, faisant disparaître le caractère insulaire de la ville antique.

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