Tortues marines: au Liban, le miracle fragile des plages
Liban: le combat silencieux des tortues marines ©DR

À l’occasion de la Journée mondiale de la tortue, célébrée le 23 mai, Ici Beyrouth se penche sur un rituel discret du littoral libanais: chaque année, des tortues marines reviennent pondre sur quelques plages encore préservées. À Mansouri, Tyr, Abbassiyé, Addousiyé ou aux îles des Palmiers, ce miracle naturel résiste au béton, aux lumières, aux déchets, aux filets et, désormais, aux blessures de la guerre.

Sur le sable, tout commence souvent par une trace. Une ligne creusée dans la nuit, une empreinte lourde, presque préhistorique, laissée par une femelle venue pondre avant de regagner la mer. Au Liban, où le littoral est souvent grignoté, bétonné, éclairé ou privatisé, cette trace a quelque chose d’un petit miracle.

Les tortues marines ne viennent pas chercher le spectacle. Elles viennent chercher du sable, de l’obscurité, du calme. Trois choses devenues rares sur une côte d’environ 210 km, dont les plages sableuses ne représentent qu’une faible part, autour de 20%. Or les tortues ont précisément besoin de sable pour pondre. Au Liban, elles ne manquent donc pas seulement de mer. Elles manquent surtout de plages.

Deux espèces, quelques refuges

Les côtes libanaises accueillent principalement deux espèces: la tortue caouanne, Caretta caretta, et la tortue verte, Chelonia mydas. Toutes deux dépendent de plages capables d’abriter leurs nids, puis de permettre aux nouveau-nés de rejoindre la mer.

La saison de ponte s’étend généralement de mai à août. Après avoir passé des années en Méditerranée, les femelles reviennent vers les plages liées à leur naissance, souvent tous les quelques années. Elles creusent un nid au-dessus de la ligne de marée, y déposent leurs œufs, puis regagnent la mer. Environ deux mois plus tard, les nouveau-nés émergent du sable et se dirigent instinctivement vers l’horizon marin. Voilà pourquoi l’éclairage artificiel peut devenir si dangereux.

Un suivi mené en 2019 avait recensé 77 nids sur les plages étudiées, dont 55 dans le Sud. La caouanne dominait largement, avec 74 nids, contre 3 pour la tortue verte. Plus de 2.500 bébés caouannes et près de 280 bébés tortues vertes avaient alors été relâchés. Les principaux sites identifiés restent Mansouri, Abbassiyé, Addousiyé, la réserve naturelle de Tyr et la réserve des îles des Palmiers.

Ces chiffres disent une chose simple: le sujet ne se limite pas à une plage, même si Mansouri en reste le cœur narratif. Il concerne un littoral entier, ou plutôt ce qu’il en reste de disponible pour la vie sauvage.

Mansouri, refuge obstiné

À Mansouri, près de Tyr, la protection des tortues est devenue une histoire presque familiale. Depuis le début des années 2000, l’Orange House Project, lancé par Mona Khalil après avoir découvert une tortue en train de pondre sur la plage, a transformé ce coin de sable en symbole de résistance écologique. Le travail s’est poursuivi grâce à des bénévoles engagés, dont Fadia Joumaa.

Chaque saison, les nids sont repérés, protégés, surveillés. Les petits sont parfois accompagnés jusqu’à la mer, loin des lumières et des dangers. En 2024, malgré la guerre au Sud, 51 nids auraient été protégés à Mansouri, permettant à plus de 2.000 bébés tortues de rejoindre la Méditerranée. En 2025, 63 nids y auraient été recensés, avec notamment la libération d’une trentaine de nouveau-nés à la tombée du jour.

La guerre a compliqué le travail des bénévoles, rendu certaines zones plus difficiles d’accès et rappelé que la nature, elle aussi, vit sous tension. Mais elle a aussi créé un paradoxe: moins de fréquentation humaine sur certaines plages a parfois réduit les perturbations directes. Comme si, dans le fracas du conflit, le silence redevenait brièvement favorable aux tortues.

Béton, lumières, filets: la course d’obstacles

Entre la ponte et la mer, le parcours est semé d’obstacles. Constructions, éclairage artificiel, déchets, véhicules sur le sable, chiens errants, prédateurs, engins de pêche, filets, parfois même dynamite: tout peut compromettre la reproduction.

La pollution plastique ajoute un piège plus sournois encore. Les tortues peuvent confondre les sacs plastiques avec des méduses et les avaler. Quant aux nouveau-nés, une lumière mal placée, une trace de pneu ou un déchet peuvent transformer quelques mètres de sable en piège mortel.

Le problème dépasse donc la seule protection d’une espèce. Il touche à notre rapport au littoral: ce que nous construisons, ce que nous éclairons, ce que nous abandonnons sur le sable, ce que nous acceptons encore de laisser au vivant.

Loin des Tortues Ninja

Le clin d’œil est tentant: depuis l’enfance, beaucoup ont connu les tortues à travers les Tortues Ninja, carapaces héroïques et humour de bande dessinée. Mais les vraies tortues du littoral libanais n’ont ni égouts new-yorkais ni super-pouvoirs pour se protéger. Leur combat est plus simple, plus fragile: trouver une plage, pondre, survivre, rejoindre la mer.

Protéger les tortues, ce n’est pas seulement sauver une espèce attachante. C’est défendre les dernières plages sableuses, limiter la pollution lumineuse, encadrer les activités humaines, sensibiliser les pêcheurs et rappeler qu’une côte n’est pas seulement un espace à exploiter.

Quand le sable devient mémoire

La tortue marine est un animal de fidélité. Elle revient pondre, souvent des années plus tard, sur les plages liées à sa naissance. Ce retour donne au sable une mémoire. Il dit que le littoral n’est pas seulement un décor de vacances, mais un lieu de reproduction, de passage, de vie.

Au Liban, cette mémoire est menacée par l’urbanisation, l’incurie, la guerre et l’oubli. Pourtant, chaque éclosion raconte encore une autre histoire possible: celle d’un pays capable de protéger autre chose que ses urgences immédiates.

Préserver ces miracles minuscules tient parfois à des gestes simples: ne pas rouler sur le sable, éviter les lumières inutiles la nuit, ne pas toucher les nids, ramasser ses déchets, signaler les traces ou les éclosions aux associations locales.

Quand un bébé tortue rejoint la mer, il ne sauve pas le monde. Mais il rappelle qu’il reste, sur ce littoral abîmé, quelques fragments de vie à ne pas laisser disparaître.

 

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