À l’occasion de la Journée mondiale des abeilles, célébrée le 20 mai, Ici Beyrouth se penche sur un insecte minuscule devenu indicateur géant de nos fragilités. Au Liban, les abeilles ne produisent pas seulement du miel: elles racontent l’état de l’agriculture, du climat, des vergers et d’une économie rurale qui tente encore de bourdonner malgré tout.
Il y a des alertes qui ne font presque pas de bruit. Une ruche qui se vide, une floraison qui ne donne plus, un apiculteur qui déplace ses caisses loin du danger, des abeilles qui ne reviennent pas. Dans le vacarme libanais, le bourdonnement des ruches passe souvent inaperçu. Il dit pourtant beaucoup de l’état du pays.
La date du 20 mai n’a rien d’anodin: elle renvoie à la naissance d’Anton Janša, pionnier slovène de l’apiculture moderne au XVIIIe siècle. Mais au Liban, derrière cette célébration mondiale, l’abeille raconte surtout une histoire très locale: celle d’une agriculture fragilisée, d’un environnement sous pression et de ruches prises dans l’étau des crises.
La Journée mondiale des abeilles rappelle une évidence: sans pollinisateurs, l’agriculture perd une partie de son équilibre. Abeilles, papillons, oiseaux, chauves-souris et autres pollinisateurs participent à la reproduction de nombreuses plantes et à la diversité de nos assiettes. L’abeille n’est donc pas seulement l’insecte du miel: elle est l’alliée des arbres fruitiers, des légumes, des graines, des plantes sauvages et d’une partie essentielle de la chaîne alimentaire.
La formule selon laquelle “si l’abeille disparaît, l’humanité disparaît aussi” est spectaculaire, mais excessive. Le monde ne cesserait pas mécaniquement de se nourrir: le blé, le riz ou le maïs ne dépendent pas directement des abeilles. Mais il mangerait moins bien, moins varié, plus cher et de manière plus fragile.
En France, l’Union nationale de l’apiculture française a d’ailleurs popularisé une formule qui résume bien l’enjeu: “l’abeille, sentinelle de l’environnement”. Au Liban, cette sentinelle raconte aujourd’hui l’état d’un territoire fragilisé.
Au Liban, un secteur précieux mais vulnérable
Au Liban, l’apiculture n’est pas une image bucolique. C’est une activité agricole, économique et patrimoniale. Selon des données récentes du ministère de l’Agriculture, le pays compterait environ 8.000 apiculteurs, plus de 417.000 ruches et une production annuelle de miel pouvant atteindre 1.500 tonnes dans des conditions normales.
Mais la guerre a frappé ce secteur de plein fouet. D’après des estimations de la Banque mondiale, environ 5.000 ruches auraient été détruites entre le 8 octobre 2023 et le 20 décembre 2024, pour des dégâts évalués à près de 800.000 dollars. Derrière ces chiffres, il y a des familles, des villages, des coopératives, des saisons perdues.
Les apiculteurs déplacent leurs ruches au rythme des floraisons: agrumes du littoral, thym des hauteurs, fleurs sauvages, chêne, montagne. La ruche suit la géographie du Liban comme une carte sensible. Quand une zone devient inaccessible, quand les feux ravagent les pâturages mellifères ou quand les bombardements détruisent les ruchers, c’est tout un cycle de production qui se dérègle.
Pesticides, climat, frelons: la ruche sous attaque
Derrière l’imaginaire doux et enfantin de Maya l’abeille, il y a une réalité plus rugueuse: celle de ruches confrontées aux pesticides, aux dérèglements climatiques, aux maladies, aux prédateurs et aux blessures de la guerre.
Les menaces ne viennent pas d’un seul front. Certains pesticides, utilisés sans coordination avec les apiculteurs, peuvent désorienter les abeilles, tuer les butineuses ou contaminer les ruches. Le climat brouille les saisons, décale les floraisons, accentue les sécheresses et rend les hivers plus imprévisibles. S’y ajoutent les incendies, l’urbanisation, la disparition des espaces naturels, les maladies des colonies et le varroa, parasite bien connu des apiculteurs.
Il y a aussi un prédateur redouté: le frelon oriental, Vespa orientalis. Souvent appelé à tort “bourdon tueur d’abeilles”, il ne s’agit pas d’un bourdon, mais d’un frelon. Les bourdons sont eux aussi des pollinisateurs. Le frelon oriental, lui, chasse les abeilles pour nourrir ses larves. Il capture les butineuses près des ruches, stresse les colonies, réduit leur activité et affaiblit des ruches déjà fragilisées.
Dans une ruche forte, les abeilles résistent. Dans une ruche affaiblie par la chaleur, la faim, les pesticides ou la guerre, le frelon devient une pression de plus. C’est rarement une cause unique qui tue une colonie. C’est l’addition des pressions.
Le miel, patrimoine autant que produit
Le miel libanais tire sa richesse de la diversité du pays: mer, montagnes, vallées, forêts, vergers, thym, agrumes, fleurs sauvages. Cette variété lui donne une identité particulière, sans qu’il soit nécessaire d’en faire une publicité. Il est le reflet d’un territoire.
Mais ce patrimoine ne peut pas survivre seulement par nostalgie. Il a besoin de contrôle qualité, de lutte contre le faux miel, de formation, d’équipements, de laboratoires, de coordination avec les agriculteurs et de protection des espaces naturels. Protéger les abeilles ne signifie donc pas seulement installer des ruches. Cela suppose de protéger les habitats, les fleurs, les sols, les haies, les forêts, les vergers et les cycles naturels.
Quand les ruches se taisent
Au fond, l’abeille oblige le Liban à regarder ce qu’il préfère souvent ne pas voir: la fragilité de son agriculture, l’usage incontrôlé de certains pesticides, l’impact du climat, la solitude des petits producteurs et les dégâts très concrets de la guerre sur les cycles de la nature.
Une ruche perdue, ce n’est pas seulement quelques kilos de miel en moins. C’est une colonie disparue, une saison compromise, un revenu amputé, un verger moins fécond, un paysage qui perd l’un de ses ouvriers les plus précieux.
Non, l’humanité ne tomberait sans doute pas en quelques années si les abeilles disparaissaient. Mais elle perdrait une partie de sa diversité, de sa douceur, de son équilibre et de sa capacité à se nourrir correctement. Au Liban, où tant de choses tiennent déjà par miracle, le bourdonnement des abeilles n’est pas un bruit de fond. C’est un signal. Et quand les ruches se taisent, c’est tout un pays qui devrait tendre l’oreille.




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