Pourquoi Cannes reste plus fort que l’algorithme
À l’ère TikTok, Cannes fascine encore parce qu’il incarne l’inverse du scroll permanent. ©Ici Beyrouth

À l’heure du scroll permanent, des vidéos de quinze secondes et des contenus consommés à toute vitesse, le Festival de Cannes continue pourtant de captiver le monde entier. Comment ce vieux rituel du cinéma résiste-t-il encore à l’ère TikTok? Peut-être précisément parce qu’il semble appartenir à un autre temps.

Pendant que des millions de vidéos défilent chaque minute sur TikTok, des milliers de personnes patientent pendant des heures sous le soleil de la Croisette pour apercevoir une montée des marches, un acteur ou une robe traverser quelques mètres de tapis rouge.

Le contraste paraît presque absurde. D’un côté, une époque dominée par la vitesse, l’instantané et l’attention fragmentée. De l’autre, un festival de cinéma vieux de près de quatre-vingts ans où l’on applaudit parfois pendant dix minutes après un film de trois heures projeté dans un silence quasi religieux.

Et pourtant, Cannes continue chaque année de monopoliser l’attention mondiale.

Les images des marches envahissent les réseaux sociaux. Les extraits de conférences de presse circulent partout. Les débats autour des films, des stars ou des scandales traversent immédiatement les frontières. Même ceux qui ne regardent jamais de cinéma d’auteur savent qu’il se passe «quelque chose» à Cannes.

Le plus paradoxal est peut-être là: le festival semble fonctionner à l’opposé exact du monde numérique contemporain. Et c’est peut-être précisément ce qui le rend encore aussi puissant.

Cannes vend ce que le numérique a fait disparaître

Aujourd’hui, tout paraît disponible immédiatement. Films, séries, interviews, archives, musique, images… Les plateformes ont transformé la culture en immense catalogue permanent. On regarde un épisode dans le métro, quelques vidéos avant de dormir, un film coupé en plusieurs morceaux. Les œuvres circulent vite, s’oublient vite et se mélangent dans un flux continu où tout semble avoir la même importance.

Cannes fonctionne à l’inverse.

Le festival repose encore sur l’attente, la sélection et la rareté. Tout le monde ne peut pas entrer dans les salles. Tout le monde ne voit pas les films en même temps. Certaines projections restent entourées de secret pendant des mois. Une invitation devient un privilège. Une montée des marches reste inaccessible à l’immense majorité du public.

Dans le monde actuel, cette rareté recrée du désir.

C’est aussi ce qui explique la fascination persistante pour les cérémonies, les robes ou les apparitions des stars. Chaque année, Cannes produit des images qui dépassent largement le cinéma lui-même. Une standing ovation de plusieurs minutes, une actrice montant les marches pieds nus, un réalisateur hué puis célébré quelques jours plus tard, une Palme d’or surprise ou une phrase prononcée en conférence de presse peuvent immédiatement devenir des événements mondiaux.

Cette année encore, certaines séquences ont envahi les réseaux sociaux en quelques heures. Les vidéos des longues files d’attente devant les projections, les réactions à chaud des festivaliers à la sortie des salles ou les images des stars traversant la Croisette circulaient partout, bien au-delà du cercle des cinéphiles. Pendant quelques jours, Cannes réussit encore à concentrer l’attention mondiale autour des mêmes images et des mêmes récits.

C’est devenu rare.

Aujourd’hui, chacun regarde ses contenus seul, sur son téléphone, à son rythme. Cannes fait encore l’inverse. Pendant quelques jours, le monde regarde les mêmes films, parle des mêmes scènes et partage les mêmes émotions presque au même moment.

Même les plateformes l’ont compris. Netflix, Apple ou Amazon peuvent produire des centaines de contenus par an, mais toutes cherchent encore à être associées au prestige cannois. Parce qu’une sélection ou une récompense à Cannes continue de donner à un film une forme de légitimité culturelle qu’aucun algorithme ne peut vraiment fabriquer.

Le besoin de mythe

On répète souvent que les réseaux sociaux ont cassé les hiérarchies culturelles. En partie, c’est vrai. Aujourd’hui, une vidéo tournée dans une chambre peut parfois générer davantage d’attention qu’un film projeté dans les plus grands festivals du monde.

Mais cette démocratisation a aussi créé une immense fatigue du flux permanent.

Tout apparaît, disparaît puis se remplace à une vitesse vertigineuse. Les tendances durent quelques jours. Les images s’accumulent jusqu’à devenir interchangeables. Même les célébrités semblent parfois noyées dans une visibilité continue.

Cannes continue justement de proposer quelque chose qui fidélise: un rituel.

Le tapis rouge, la montée des marches, les projections de minuit, les huées, les standing ovations, la Palme d’or… Le festival fonctionne encore avec des symboles presque anciens. Et loin de repousser le public, cette dimension cérémonielle semble au contraire renforcer son pouvoir d’attraction.

Car derrière le glamour, Cannes offre encore l’idée qu’un film peut compter davantage qu’un simple contenu parmi d’autres.

Un réalisateur inconnu peut y devenir une révélation mondiale. Une actrice peut y changer définitivement de statut. Un film applaudi ou hué sur la Croisette peut déclencher des débats pendant des années.

Même les influenceurs venus couvrir le festival pour TikTok ou Instagram finissent souvent par participer malgré eux à cette mécanique du prestige. Ils filment les marches, les projections, les stars et les coulisses parce que Cannes reste un lieu immédiatement identifiable dans l’imaginaire collectif mondial.

Le festival agit presque comme une marque culturelle universelle. Peu importe qu’on aime ou non le cinéma d’auteur: Cannes continue de représenter une idée du cinéma avec un grand C.

C’est peut-être cela, au fond, que l’époque numérique n’a pas réussi à effacer. Le besoin de lieux capables de produire encore du mythe, de la hiérarchie et du rêve collectif.

Pendant quelques jours, la Croisette donne l’impression étrange qu’il existe encore des images qu’on attend, des films qu’on ne peut pas interrompre et des silences qu’aucun algorithme ne vient remplir immédiatement.

Et dans un monde où tout défile sans cesse, souvent jusqu’à la nausée, cette lenteur finit presque par ressembler à une forme de luxe.

 

 

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