Rire au Liban: la plus sérieuse des légèretés
Louis de Funès et Bourvil dans Le Corniaud: deux monstres sacrés du rire français, ou l’art de transformer une scène en éclat collectif. ©DR

À l’occasion de la Journée mondiale du rire, le sujet pourrait sembler presque déplacé dans un pays travaillé par la guerre, l’angoisse et l’épuisement. Il ne l’est pas. Au Liban, rire n’est pas oublier. C’est parfois respirer, tenir, se relier aux autres — et sauver, pour quelques secondes, ce qui peut encore l’être.

«Le rire est le propre de l’homme», écrivait Rabelais. Bergson, lui, en fera une matière philosophique à part entière. Dans Le Rire, il ausculte ce réflexe étrange qui secoue le corps, déplace le sérieux et remet du vivant là où tout menace de se figer. Il y voit notamment cette fameuse «mécanique plaquée sur du vivant»: le comique naît souvent là où l’humain se raidit, se répète, s’automatise, devient presque machine.

Au Liban, difficile de trouver terrain plus fertile. L’absurde administratif, les annonces contradictoires, les files d’attente, les pannes, les promesses politiques, les factures impossibles, les “solutions” qui compliquent tout: le pays semble parfois offrir chaque jour sa propre scène de comédie involontaire. Sauf que le décor, lui, n’a rien de drôle.

Car ici, on ne rit pas parce que la situation est légère. On rit souvent parce qu’elle est trop lourde. On rit non pour nier la guerre, la peur, les pertes, les déplacements ou l’angoisse, mais pour ne pas leur laisser tout l’espace. Dans un pays où les nerfs sont tendus comme des câbles électriques, le rire devient une petite trêve dans le vacarme.

Une respiration, pas une fuite

Il faut se méfier des formules trop faciles. Le rire ne soigne pas tout. Il ne remplace ni une consultation, ni un traitement, ni un accompagnement psychologique lorsque celui-ci est nécessaire. Il ne répare ni les maisons détruites, ni les vies cabossées, ni les nuits inquiètes.

Mais il fait quelque chose.

Il détend, relâche, remet de l’air dans le corps. Rire, c’est parfois desserrer la mâchoire d’un pays qui serre les dents depuis trop longtemps.

Le rire n’est pas une ordonnance. Il n’a ni posologie, ni vignette, ni générique disponible en pharmacie. Mais dans un Liban où l’anxiété est devenue un bruit de fond, il reste l’un des rares gestes de décompression encore gratuits.

Et surtout, il introduit une distance. Bergson l’avait bien vu: pour rire, il faut un léger détachement. On ne rit pas au cœur même de la douleur. On rit quand un espace devient possible, même minuscule. Le rire n’efface pas le drame; il l’écarte un instant, juste assez pour permettre au corps et à l’esprit de reprendre souffle.

Mais cette distance pose aussitôt une autre question: peut-on vraiment rire de tout? Sans doute pas de la même manière, ni au même moment, ni avec les mêmes mots. Le rire libère lorsqu’il desserre l’étau; il abîme lorsqu’il humilie. Toute la nuance est là. Entre l’humour qui sauve et la moquerie qui blesse, la frontière tient parfois à une intention, à un contexte, à une seconde de trop.

Freud l’avait bien vu: le mot d’esprit n’est jamais seulement décoratif. Il dit souvent ce que l’on tait, contourne ou refoule. Dans un pays saturé de non-dits, de peurs et d’interdits, l’humour devient alors une manière de faire passer l’indicible sans le nommer trop frontalement.

Une longue histoire libanaise du rire

Dans cette partie du monde où l’Histoire entre souvent par effraction, le rire n’a jamais vraiment eu la vie facile. L’Orient a beaucoup chanté, beaucoup pleuré, beaucoup célébré la plainte, l’élan lyrique, la grandeur blessée. Il a moins souvent installé le rire au rang des beaux-arts. Là où d’autres traditions ont donné Aristophane, Rabelais, Swift, Voltaire, Mark Twain ou Lewis Carroll, la littérature arabe, malgré quelques éclairs majeurs comme Al-Jahiz, a rarement bâti de grandes cathédrales comiques.

Ici, pendant longtemps, le rire a circulé autrement: dans les récits populaires, les réparties de conteurs, les joutes de zajal, les personnages facétieux, les nokats qui passent de bouche en bouche et finissent par ne plus appartenir à personne.

Au Liban, cette parole drôle a fini par descendre dans l’arène. Elle a quitté le salon, le café, la table familiale et la blague de quartier pour devenir scène, écran, caricature, spectacle, presque industrie. Le pays a compris assez tôt qu’on pouvait rire non seulement pour se détendre, mais pour déshabiller les vanités, piquer les puissants, ridiculiser les faux sérieux et dire tout haut ce que la politesse sociale obligeait à envelopper. Les Latins avaient leur formule: castigat ridendo mores, corriger les mœurs par le rire. Le Liban en a donné sa version maison: élégante quand elle le voulait, féroce quand il le fallait, jamais tout à fait innocente.

La télévision y a joué un rôle décisif, notamment avec Yvette Sursock et ses sketches sur les nouveaux riches. Sous le vernis de la drôlerie, c’était une radiographie sociale: l’argent soudain, les manières empruntées, les prétentions de salon, les ridicules de classe, tout passait à la moulinette du comique. Le rire n’était plus seulement détente. Il devenait scalpel.

Et puis il y a Abou el Abed, ce Beyrouthin mythique, roublard, gouailleur, parfois naïf, souvent plus lucide qu’il n’en a l’air. Abou el Abed, c’est un peu le Liban qui se raconte à lui-même: débrouillard, insolent, excessif, capable de transformer une impasse en histoire drôle et une humiliation en pirouette. Il appartient à cette tradition populaire où le rire n’est pas forcément sophistiqué, mais où il dit quelque chose d’un peuple, de ses ruses et de ses blessures.

À cette mémoire orale s’est ajoutée une véritable culture de scène et d’écran. La caricature, surtout, a donné au rire une arme redoutable: l’image. De Daumier à Félix Vallotton, dont les traits noirs, acérés, presque chirurgicaux, ont marqué la presse satirique européenne, le dessin humoristique a souvent résumé une époque mieux qu’un long discours.

Au Liban aussi, il a trouvé ses griffes. Avec Dabbour, journal satirique fondé dans les années 1930 par Joseph Mokarzel, le dessin d’humour a obtenu droit de cité. Puis viendront de grandes signatures, de Pierre Sadek à Stavro, jusqu’à Pol Mall — Paul Malhamé —, qui ont chacun à leur manière croqué les travers du pays, ses dirigeants, ses hypocrisies et ses crispations. Une bonne caricature ne fait pas seulement sourire: elle pique, elle condense, elle dérange. Elle dit parfois en un trait ce qu’un éditorial mettrait mille mots à contourner.

Puis le théâtre a pris le relais. Chouchou, phénomène populaire, a fait rire des salles entières et donné au comique libanais une puissance de rassemblement rare. Le Théâtre de Dix Heures a installé l’idée que le rire pouvait devenir une entreprise théâtrale structurée, régulière, professionnelle. Plus tard, Sami Khayat, Wassim Tabbara et d’autres ont prolongé cette veine où la satire, la revue, le bilinguisme et la politique se croisent sur scène.

Le rire, au Liban, a donc toujours été une affaire sérieuse. Une industrie, parfois. Un art, souvent. Une soupape, presque toujours.

La vis comica, ou l’instinct de faire rire

Les Latins parlaient de vis comica: cette force comique, cette énergie intérieure qui permet à un acteur, un auteur ou une œuvre de provoquer le rire presque naturellement. C’est l’instinct de comédie. On le reconnaît sans toujours pouvoir l’expliquer. Chez Molière, il est dans le rythme, la scène, la mécanique implacable des travers humains. Chez Voltaire, il devient flèche: une ironie claire, mordante, capable de faire vaciller les puissants sans hausser le ton. Chez Goscinny, il tient du génie absolu du contretemps, de la formule, du personnage qui révèle toute une société en trois répliques. Chez Franquin, il explose dans la fantaisie de Gaston Lagaffe, cet anti-héros lunaire qui transforme la paresse, la maladresse et l’invention catastrophe en poésie du désordre.

Cette vis comica, les grands comiques l’ont portée chacun à leur manière. Du burlesque muet de Chaplin et Buster Keaton aux déflagrations nerveuses de Louis de Funès, des maladresses géniales de Pierre Richard aux vertiges verbaux de Raymond Devos, le rire a toujours eu cette capacité rare: faire tomber les défenses sans demander la permission.

Mais n’est pas Devos qui veut. Le rire exige du tempo, de l’oreille, du sens, une élégance du décalage. Un gros mot peut déclencher un rire; il ne fait pas forcément une scène. Une vulgarité peut arracher une salle; elle ne construit pas nécessairement un univers comique.

C’est là que la comparaison devient intéressante. L’humour libanais des années 60 et 70 avait souvent une finesse de sous-entendu, un art du clin d’œil, une manière de contourner les crispations sociales par l’intelligence du verbe. Le rire y avançait parfois sur la pointe des pieds, mais il touchait juste. Une partie du théâtre comique actuel, elle, cède parfois à une facilité plus appuyée: le gros mot comme béquille, l’effet gras comme raccourci, la saillie tonitruante là où une nuance aurait suffi. Cela fait rire, bien sûr. Mais pas toujours avec la même élégance. Entre la malice et la lourdeur, le rire aussi a ses gammes.

Du théâtre aux stand-upistes: les provocateurs sans filtre

Aujourd’hui, une nouvelle génération de stand-upistes et de créateurs de contenu a pris le relais. Les scènes se multiplient, les formats changent, les réseaux sociaux accélèrent tout. Une vidéo peut faire le tour du pays avant même qu’un spectacle n’affiche complet. Dans cette nouvelle galaxie, certains sortent du lot. Fady Reaidy, avec ses personnages populaires, de Fadia Cherreka à Coco Makmak, a su capter une veine libanaise faite d’excès, de caricature sociale et de familiarité immédiate.

Mais il y a aussi une autre ligne, plus frontale, plus politique, plus abrasive. Shaden Fakih en est aujourd’hui l’une des figures les plus emblématiques. Dans une scène longtemps dominée par les hommes, elle avance sans filtre: classe politique, communautarisme, conservatisme religieux, patriarcat, hypocrisies sociales, tout y passe. Chez elle, le rire n’est pas seulement détente; il est déflagration. Il ne caresse pas le public dans le sens du poil, il le secoue.

Cette explosion a aussi son revers. Le stand-up, comme le théâtre comique, attire parfois une production plus inégale, où la provocation remplace l’écriture, où le bruit tient lieu de rythme, où l’obscénité masque la pauvreté du trait. Il ne s’agit pas de faire la fine bouche: le rire populaire a toujours eu sa gauloiserie, ses excès, ses dérapages. Mais il y a une différence entre le rire qui mord et le rire qui piétine, entre l’audace et la paresse, entre l’irrévérence et la lourdeur.

Au fond, c’est peut-être cela qui fait la richesse du rire libanais: il contient tout. Le mot d’esprit et la blague de caserne, la satire politique et la vanne de famille, l’élégance du sous-entendu et la sortie tonitruante, Abou el Abed et Bergson, la nokta et la psychanalyse, la scène et le smartphone.

Et malgré tout, ou peut-être à cause de tout cela, il fait mouche.

L’humour libanais, politesse du désespoir

Au Liban, l’humour a souvent une couleur particulière. Il n’est pas toujours gai. Il est parfois noir, nerveux, sec, acide, presque insolent. Il surgit dans les conversations les plus graves, au milieu d’un récit de panne, d’un trajet impossible, d’une inquiétude familiale ou d’une nouvelle absurde.

On plaisante pour ne pas trop se plaindre. On ironise pour ne pas s’effondrer. On lance une vanne parce qu’avouer sa peur serait trop nu. L’humour devient alors une pudeur. Une manière de dire: oui, c’est grave, mais nous sommes encore là.

Dans cette mécanique nationale, WhatsApp est devenu une arme de propagation massive. Une nokta, un meme, une vidéo de trente secondes ou une réplique bien assassine peuvent traverser le pays à la vitesse de l’éclair, passer d’un groupe familial à un groupe d’anciens élèves, d’un cercle politique à une salle de rédaction. Au Liban, une bonne blague n’a pas besoin de communiqué: elle se transfère, se déforme, s’améliore, se libanise encore un peu plus à chaque envoi.

Il y a, dans cette manière de rire, quelque chose de profondément politique. Une phrase bien envoyée peut parfois résumer, mieux qu’un éditorial, l’état d’un pays fatigué.

Le rire ne sauve pas le Liban. Mais il empêche parfois les Libanais de se laisser entièrement confisquer par la tristesse.

Rire ensemble, donc tenir ensemble

Bergson insistait aussi sur la dimension sociale du rire. On rit rarement seul. Le rire appelle un écho, un témoin, une complicité. Il a besoin d’un groupe, même minuscule: deux amis, une famille, une tablée, un bureau, une salle d’attente, un téléphone où arrive au bon moment une blague absurde.

Romain Gary avait trouvé une formule merveilleuse sur cette solitude particulière qui consiste à tendre la main fraternelle de l’humour à ceux qui sont, disait-il en substance, plus manchots que les pingouins. Tout est là: l’humour est une main tendue. Encore faut-il que l’autre puisse, ou veuille, la saisir. Quand il fonctionne, le rire crée une alliance immédiate. Quand il échoue, il révèle parfois une distance plus grande encore.

Dans une société fragmentée, une blague partagée n’annule pas les divisions, mais elle rappelle qu’il existe encore un langage commun.

Au Liban, ce langage est précieux. Dans un pays traversé par les fractures politiques, sociales, confessionnelles, économiques et géographiques, rire ensemble peut paraître dérisoire. Pourtant, cela signifie que tout n’est pas rompu. Que quelque chose circule encore. Qu’une émotion commune reste possible.

Le rire ne réconcilie pas à lui seul, mais il prépare parfois le terrain. Il détend ce qui s’est crispé, rend l’autre un peu moins lointain, ouvre un petit espace où la parole peut redevenir humaine.

Et si le rire désarmait un peu?

C’est ici qu’entre en scène Madan Kataria, médecin indien et fondateur du Yoga du rire. L’idée peut sembler étrange: réunir des personnes pour rire ensemble, parfois sans raison apparente, jusqu’à ce que le rire devienne réel. Son ambition est immense: contribuer à la paix mondiale par le rire.

Au Liban, la formule pourrait déclencher une salve d’ironie. Faire rire pour rassembler? Rire pour réconcilier? Rire pour réparer ce que la guerre, la politique et les rancœurs ont abîmé? Le programme paraît presque trop naïf pour un pays qui a appris à se méfier des grands remèdes.

Et pourtant, le rire fait parfois mieux qu’un discours: il désarme un visage, abaisse une tension, rouvre une conversation.

Au Liban, il est peut-être le propre d’un peuple qui, même cabossé, refuse de devenir entièrement triste.

La paix par le rire? Dans ce pays qui sait transformer l’absurde en trait d’esprit et la douleur en sourire de travers, ce serait déjà une révolution. Mort de rire.

 

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