Au Liban-Sud, des chrétiens sans armes: une autre résistance
Au Sud-Liban, des chrétiens restent malgré la guerre. Sans armes, sans protection, ils refusent de partir. ©Ici Beyrouth

Pris en étau entre Israël et le Hezbollah, des habitants de villages chrétiens du Liban-Sud ont refusé et refusent toujours de quitter leurs terres, quel qu’en soit le prix. À Rmeich, Aïn Ebel et Debel, rester est un choix. Une présence civile, vulnérable, mais farouchement déterminée.

Au sud du Liban, ils ont choisi de rester. Rmeich, Aïn Ebel, Debel. Des villages à quelques kilomètres de la frontière nord d’Israël. Les combats se rapprochent. Les bombardements se multiplient. La bataille fait rage. Les ordres d’évacuation tombent. Mais ils restent. «Si on doit mourir, ce sera ici.» C’est leur leitmotiv. Ce n’est pas une incapacité à partir, mais un choix assumé.

Pour eux, partir, c’est mourir autrement. Abandonner la maison, la terre, ce qui a été construit, transmis, habité. C’est rompre avec une continuité. Rester, c’est accepter de vivre avec le danger. Quel qu’en soit le prix.

Au plus fort de la bataille, les villages se sont refermés sur eux-mêmes. Repliés. Les routes sont coupées. Les accès bloqués. Rien n’entre. Rien ne sort non plus.

Les médicaments manquent. Les malades ne peuvent pas être évacués. On rapporte qu’un homme a tenté de rejoindre un hôpital. Il n’a pas pu. Il est mort. D’autres attendent, dans leurs maisons, sans traitement, sans suivi, sans solution.

La nourriture se raréfie. Les réserves tiennent quelques jours. On rationne. On partage. On fait durer ce qui reste. Les produits frais ont disparu. Les convois humanitaires sont annoncés puis annulés. Autorisés puis bloqués. Parfois, ils n’arrivent jamais.

L’eau devient un problème. Le carburant aussi. Sans carburant, plus de générateurs. Sans générateurs, plus d’électricité. Les nuits sont longues. Les journées aussi. Les écoles continuent de fonctionner. Lorsque les frappes le permettent. Les commerces aussi. Les communications deviennent incertaines. Internet disparaît par moments. Les téléphones ne passent plus. Les villages sont complètement isolés. Et pourtant, ils restent.

Résister sans armes

Ils refusent les armes. Refusent que leurs villages deviennent des positions. Refusent que des combattants s’installent chez eux. Refusent d’être entraînés dans une guerre qui n’est pas la leur. Ils ne veulent pas que leurs maisons deviennent des cibles.

Chez eux, pas de souterrains truffés de missiles et d’armes. Pas de maisons servant de dépôts de munitions. Pas d’églises où s’entassent des roquettes. Et surtout, pas de boucliers humains, en dehors d’eux-mêmes. Ils ne sont pas une menace pour les autres. Ils refusent de le devenir.

Des hommes du village veillent. Ils connaissent les accès, les chemins, les entrées. Ils surveillent. Ils s’organisent. Pas pour combattre. Juste pour empêcher. Empêcher le danger. Empêcher la mort. Empêcher que la guerre s’installe chez eux. C’est une ligne fragile. Une ligne qui peut céder à tout moment. Mais ils la tiennent. 

Entre Israël, qui bombarde, et le Hezbollah, dont ils refusent la présence, ils tentent de préserver un espace qui leur appartient encore. Un espace civil. Ils n’ont pas d’abris. Pas de sirènes qui préviennent. Rien. Ils sont à découvert. Vulnérables. Exposés. Mais ils restent.

Rester, ici, c’est refuser d’entrer dans cette logique. Refuser de devenir un terrain de guerre. Victimes collatérales de la guerre d’autrui. sur leurs terres. Dans leurs vies.

Une résistance civile

Dans ces villages devenus inaccessibles, tout manque. Les médicaments. La nourriture. Le carburant. L’eau. Les communications. Et pourtant, ils ont continué. Ils continuent. Sonner les cloches. Prier saint Charbel. Prier la Vierge. Brûler l’encens. Remplir les églises malgré tout. Et recommencer chaque jour leur chemin de croix. Se rassembler pour se donner du courage. Maintenir un lien. Refuser de céder à la peur. Refuser le silence. Refuser l’effacement. Résister.

Depuis d’autres régions du Liban, un vaste élan de solidarité s’est organisé. Entre frères de cœur et de sang. Des collectes de médicaments. De nourriture. Des aides envoyées malgré les obstacles. Des convois ont finalement réussi à passer.  Juste assez pour tenir encore un peu. Pour repousser l’effondrement. Ces villages, à l’opposé de tant d’autres, n’ont pas été rasés. Ils tiennent encore.

Il y a des vieux, attachés à leurs maisons, à leurs souvenirs. Des femmes, qui maintiennent le quotidien, malgré tout. Des enfants, qui grandissent dans cette attente. Et surtout des hommes qui veillent. Qui assurent des tours de garde. Qui restent. Des vigiles armés de leur foi.

Le cessez-le-feu a été prolongé de trois semaines. Trois semaines de répit relatif. Rien n’est réglé bien sûr. Mais ils respirent un peu. Ils soufflent un peu. Sans illusion. Mais ils sont toujours là. Et ils le seront. Parce qu’ils font ce qu’ils savent faire de mieux: tenir.

Ils aiment cette terre libanaise qui est la leur. Une terre qu’ils ne brûlent pas. Qu’ils ne livrent pas. Qu’ils ne sacrifient pas. Ici, c’est le culte de l’amour de l’autre et de la vie. Faire pousser la terre. Préserver ce qui peut l’être encore. Maintenir un village vivant, malgré tout. Garder des maisons habitées, des églises ouvertes, des liens humains.

Ils ne transforment pas leurs villages en champs de bataille. Et surtout, ils ne s’en vantent pas. Ils tiennent. À mains nues. C’est cela aimer sa terre et son pays. Le faire tenir. Le garder vivant. Le faire fleurir. Se fondre dans ses senteurs et ses saveurs. Aduler sa sève.

Alors la question ouverte demeure.

Et si, au cœur de cette guerre, la véritable résistance était celle-ci?

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