Paludisme au Liban: éliminé, oui, mais…
Malaria au Liban: un acquis sanitaire à défendre. ©AFP

La malaria n’est pas redevenue endémique au Liban. Mais elle ne peut plus y être traitée comme une simple curiosité exotique. À l’occasion de la Journée mondiale du paludisme, célébrée le 25 avril sous le thème «En finir avec la malaria: aujourd’hui, nous le pouvons. Aujourd’hui, nous le devons», le Liban reste officiellement exempt. Cela ne l’autorise ni à l’indifférence ni au retard.

Le Liban n’est pas redevenu un pays de malaria. Il serait excessif de faire croire à un retour massif de la maladie. Mais l’erreur inverse serait tout aussi fautive: continuer à regarder chaque cas comme un risque lointain, réservé à d’autres latitudes et à d’autres urgences.
Car une victoire sanitaire n’est jamais un acquis que l’on range dans une vitrine. Elle se défend, s’entretient et impose des réflexes qui ne doivent pas s’émousser. Le Liban demeure officiellement exempt de malaria, oui. Mais dans un monde de circulations accélérées, de déplacements forcés et de systèmes de santé fragilisés, ce statut n’a de valeur qu’à condition d’être accompagné d’une vigilance réelle.
À l’échelle d’un grand service hospitalier, cette réalité n’a rien d’abstrait. «En moyenne, nous traitons une vingtaine de cas de paludisme par an», indique le professeur Jacques Choucair, chef du service des maladies infectieuses à l’Hôtel-Dieu de France. Même si l’immense majorité des cas sont contractés à l’étranger, la maladie ne peut plus être reléguée au rang de simple pathologie de voyage.

Exempte, oui. À l’abri, non.

C’est toute la nuance. Être exempt de malaria ne signifie pas vivre hors d’atteinte. Le pays n’est plus dans une logique de transmission endémique. Mais il continue d’être exposé à des cas venus de l’extérieur, et il sait désormais que des signalements atypiques peuvent surgir. Le ministère de la Santé rappelle d’ailleurs que le Liban enregistre chaque année autour de 130 cas, tous contractés hors du pays. Au Liban, le ministère de la Santé indique que les médicaments antipaludiques sont fournis gratuitement. Autrement dit, le traitement est pris en charge par le MSP, sans que cela couvre nécessairement les autres frais d’hospitalisation ou d’analyses.
Depuis la découverte, il y a un an, de quatre cas autochtones qui ont alerté le ministère de la Santé publique, le regard clinique a changé. «La maladie est éliminée comme endémie, mais le diagnostic ne doit plus être écarté d’emblée», souligne Jacques Choucair. Tout est là.
Le message du ministère aux médecins reste clair: devant une fièvre inexpliquée, il ne faut pas écarter trop vite la malaria. Le diagnostic repose notamment sur la recherche parasitaire sanguine, avec frottis et goutte épaisse, ainsi que sur un signalement rapide lorsqu’un cas est suspecté. Le ministère avait déjà adopté cette ligne lors du cas signalé à Saïda en 2019, en demandant aux praticiens de rester attentifs à tout tableau similaire.

Le vrai danger, ici, c’est le retard

Au Liban, la malaria n’inquiète pas parce qu’elle est fréquente. Elle inquiète parce qu’elle peut surprendre. Et ce qui surprend, dans un pays non endémique, arrive souvent avec un temps de retard dans les esprits.
C’est là que réside le vrai danger. Non dans le scénario d’une flambée généralisée, mais dans la banalité trompeuse des premiers signes: fièvre, frissons, maux de tête, fatigue, parfois tableau grippal peu spécifique. Dans un pays où la maladie ne fait plus partie du paysage quotidien, le premier risque est clinique avant d’être statistique: ne pas y penser assez tôt. Sans traitement rapide, en particulier dans les formes à Plasmodium falciparum, l’évolution peut devenir sévère en moins de vingt-quatre heures.
D’où cette exigence élémentaire: garder le bon réflexe, poser la bonne question, reconstituer un éventuel voyage, demander le bon examen, ne pas laisser un cas suspect se dissoudre dans l’ordinaire des fièvres indifférenciées. Et c’est précisément là qu’il faut tenir les deux bouts de la réalité, sans céder ni à la psychose ni à la banalisation. «Dans 99% des cas, il s’agit de formes importées», rappelle encore Jacques Choucair. La précision rassure, mais elle ne doit pas endormir.

Une maladie lointaine ici, massive ailleurs

Vu du Liban, la malaria peut sembler appartenir à un autre monde. Vu du monde, elle reste l’un des grands drames infectieux contemporains. En 2024, 282 millions de cas et 610.000 décès ont encore été estimés à l’échelle mondiale, avec l’Afrique qui supporte l’écrasante majorité du fardeau. Les progrès existent, mais ils restent ralentis par les résistances, les conflits, le climat et le sous-financement.
Le Liban n’a donc pas besoin de dramatiser la malaria pour la prendre au sérieux. Il lui suffit de regarder les choses en face. Le pays n’est pas redevenu endémique. Il demeure officiellement exempt. Mais il n’a plus le luxe de traiter chaque cas comme un incident venu d’ailleurs, ni de croire que le statut sanitaire acquis le dispense d’attention.
La bonne ligne n’est ni la psychose ni le folklore. Elle tient en quelques mots: surveillance, diagnostic précoce, traitement rapide, signalement rigoureux. En matière de malaria, ce n’est pas le retour massif qu’il faut redouter au Liban. C’est le moment où, par habitude ou par fatigue, on cesserait d’y penser assez vite.
Dans un pays déjà éprouvé par tant de fragilités, la santé publique ne peut pas se permettre cette distraction. La malaria n’est pas redevenue endémique au Liban. Mais elle ne peut plus y être traitée comme une simple curiosité exotique.

 

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