Sur la scène libanaise et moyen-orientale, l’alphabet des générations cesse vite d’être un jeu de lettres. Il devient une manière de nommer des seuils, des bascules, des atmosphères. Ici, le temps ne se déroule pas comme un long fleuve. Il se fragmente, se suspend, reprend dans le fracas. Il impose aux sujets une tâche intérieure particulière : faire tenir une continuité psychique alors que le dehors, lui, se déchire puis se recolle mal.
La génération dite X, au Liban, est celle qui a grandi dans l’ombre directe de la guerre civile, parfois dès la petite enfance. Elle a connu une réalité où le monde extérieur était dangereux, il pouvait changer d’une journée à l’autre, un quartier se fermait, une route devenait impraticable, le bruit des bombardements interrompait la continuité la plus simple. Dans beaucoup de familles, l’enfant a été « protégé » par une pédagogie de l’évitement. On ne nomme pas. On ne raconte pas. On fait comme si. Sauf que le corps, lui, sait. Il sait quand la mère tressaille, quand le père s’angoisse, quand les adultes parlent à voix basse. L’enfant reçoit alors une leçon implicite sur une réalité dangereuse qui surgit sans vraiment d’explication. Freud aurait reconnu là une situation propice à l’angoisse-signal d’alarme qui se déclenche quand le psychisme pressent un débordement. Mais, ici, il demeure souvent sans vraie réponse.
Un exemple illustre cette enfance de la fracture. Le récit des checkpoints, des identités demandées, des exécutions sommaires, des trajets reconfigurés par la peur, a produit une subjectivité de la méfiance et de la vigilance. Même lorsque le sujet X devient adulte, quelque chose de cette méfiance demeure. Il écoute le monde environnant comme on épie un couloir quand il fait sombre. Il peut aimer, travailler intensément, mais il garde une antenne vigilante, issue de ses traumatismes non identifiés.
Le cinéma libanais a souvent donné une forme à cette mémoire. West Beirut de Ziad Doueiri, sorti à la fin des années quatre-vingt-dix, raconte l’adolescence en temps de guerre avec une tonalité qui oscille entre vitalité et menace. Ce
balancement est précisément celui d’un psychisme X au Liban. Il faut vivre, il faut rire, il faut aimer, tout en sachant que le réel peut faire effraction, que la vie et la mort se côtoient de trop près. Beaucoup de sujets de cette catégorie se reconnaissent dans cette oscillation. Elle devient un style. Un humour, parfois acide, une capacité à improviser, une méfiance à l’égard des grands discours et un moi fragilisé.
Or, après 1990, le pays entre dans une reconstruction qui ressemble, un moment, à une promesse. Mais celle-ci, pour les sujets X, est souvent traversée par une expérience spécifique, celle de l’amnésie officielle et de l’occupation imposée. L’histoire de la guerre reste peu enseignée, peu élaborée collectivement. La loi d’amnistie de 1991, vécue par certains comme une nécessité politique, agit aussi comme un geste symbolique, on ferme sans dire. Le psychanalyste René Kaës dirait que le groupe se maintient au prix d’un pacte de dénégation qui se paie en symptômes, en divisions, en répétitions.
Pour cette génération, le rapport à l’autorité a aussi une couleur particulière. Le sujet X libanais a souvent appris que l’autorité est multiple, parfois contradictoire, souvent partisane. Il y a l’autorité familiale, l’autorité communautaire, l’autorité politique inféodée, l’autorité des milices, l’autorité de l’argent, etc. Mais quand la loi est ainsi fragmentée, le sujet peut devenir très légaliste dans son espace intime, ou bien très relativiste dans son rapport au sociopolitique. Il peut se mettre à la recherche d’une éthique personnelle parce qu’il ne la trouve pas au-dehors. Ce mouvement se voit dans des trajectoires concrètes. Beaucoup de X se sont faits bâtisseurs, entrepreneurs, professionnels de la « tenue ». Ils ont appris à faire tenir un quotidien que l’État ne garantissait pas. Ils ont appris à compter sur le réseau, sur la famille, sur la solidarité. Là encore, c’est une ressource et une dette.
Un événement régional, qui touche aussi la subjectivité libanaise de cette génération, est l’invasion israélienne de 1982 et l’occupation du Sud qui s’est prolongée jusqu’en 2000. Pour des sujets X, le sentiment d’un territoire vulnérable, exposé, traverse l’enfance. L’angoisse n’est pas une abstraction. Elle s’incarne dans des départs, dans des pertes, dans des visages absents. Et quand vient mai 2000, avec le retrait israélien, la scène collective bascule. Pour certains, c’est une victoire, pour d’autres une domination de plus. Ces changements
modifient l’imaginaire collectif. Ils redonnent de la consistance à des récits, ils réorganisent les identifications, mais ils réveillent aussi les fractures, le sentiment d’injustice et les frustrations.
La génération X libanaise est ainsi marquée par une transmission paradoxale. Elle reçoit le traumatisme accompagné d’un kit de survie. Elle apprend la débrouille comme style de vie, ce que l’on appelle parfois, avec un mélange d’admiration et de fatigue, la résilience libanaise. La psychanalyse, elle, se méfie du mot résilience quand il devient injonction. Parce que tenir n’est pas toujours vivre. Et beaucoup de sujets X portent, derrière l’efficacité, un noyau dépressif peu formulé, un deuil non reconnu, celui d’un pays que ses dirigeants détruisent. C’est un deuil sans objet clair, mais il habite le corps et le psychisme.
Vient ensuite la génération dite Y. Au Liban, elle grandit en grande partie après la guerre, dans la reconstruction, dans une certaine esthétique de modernité. Le centre-ville se rebâtit, les vitrines reviennent, les écoles privées et les universités se multiplient, les paraboles et la télévision satellitaire introduisent une culture internationale partagée. C’est aussi l’époque où l’on vit toujours avec la Syrie comme présence politique, où l’on sait que le pays n’est pas souverain, mais où l’on apprend à vivre malgré cela, à se projeter, à étudier, à voyager. Le sujet Y se construit, comme souvent, dans une ambivalence. Il entend un récit de normalité, mais il perçoit, en dessous, la faiblesse sous-jacente.
Deux moments libanais frappent cette catégorie au cœur de sa jeunesse. Le 14 février 2005, l’assassinat de Rafic Hariri, suivi de la mobilisation de mars 2005, constitue une scène d’irruption du sociopolitique dans la rue. Pour des adolescents et de jeunes adultes Y, c’est un moment d’intensité. Le collectif redevient palpable. On se découvre capable de se rassembler, de revendiquer à l’unisson, de croire. Mais cette scène ouvre aussi une longue période d’assassinats, de tensions, de polarisation. Le pays se redivise, parfois violemment, entre récits antagonistes. Lacan nous aide à entendre le prix subjectif de cette polarisation. Quand le discours social se clive, le sujet est souvent sommé de choisir un camp comme on choisit une identité. Or l’identité imposée produit de la violence intérieure. Elle réduit la complexité, elle coupe le sujet de son ambivalence. Beaucoup de Y libanais ont connu cette époque comme un apprentissage brutal du « nous » et du « eux », dans l’identification et le rejet.
Puis vient juillet 2006. La guerre de trente-trois jours n’est pas seulement un épisode militaire de plus. Elle est un événement psychique collectif. Les bombardements, les déplacements internes, les maisons détruites, les images en continu, donnent à une génération en construction une nouvelle preuve que la guerre n’est pas un souvenir des parents. Elle peut revenir. Winnicott dirait que l’environnement redevient non fiable. Le sentiment de continuité se casse. Et l’après-coup se fait sentir. Certains Y racontent encore aujourd’hui, les effets traumatiques tel un rapport au sommeil modifié depuis 2006, une hypervigilance, une tendance à prévoir l’imprévisible. D’autres racontent au contraire un mouvement de désinvestissement, comme si l’on ne pouvait plus s’attacher pleinement à un lieu qui peut disparaître.
Cette génération Y est aussi celle de l’entrée massive dans le numérique, mais dans une forme de passage. Les cybercafés, les SMS, puis les réseaux sociaux, introduisent une autre scène d’existence. Le sujet commence à se penser comme profil, comme image partageable. Il apprend à se raconter. Cela peut ouvrir une parole nouvelle, mais cela installe aussi une exigence, celle d’être visible, performant, « en projet ». La crise économique mondiale de 2008, même si elle ne touche pas vraiment le Liban, installe un climat mondial de précarité et renforce, chez beaucoup de Y, l’idée que l’on doit se débrouiller seul, se vendre, partir si nécessaire. L’exil, pour cette catégorie, n’est pas seulement une option, c’est un scénario quasi inscrit dans l’horizon.
Un exemple régional éclaire ce basculement. Les soulèvements en Syrie de 2011, et la guerre qui s’ensuit, touchent le Liban de plein fouet. Non seulement par l’arrivée de réfugiés, mais par la reconfiguration de la peur et d’un voisinage suspicieux. Beaucoup de Y libanais vivent alors une double expérience. D’un côté, une solidarité réelle, souvent concrète, parce que la région est proche, parce que des liens existent. D’un autre côté, un sentiment d’invasion et d’angoisse, comme si la guerre syrienne faisait revenir, par contagion, la guerre libanaise. Freud aurait entendu ici un mécanisme de retour du refoulé collectif. On croyait la guerre derrière soi, la guerre revient par le pays d’à côté, et avec elle les fantasmes, les clivages, les récits des atrocités communautaires.
Dans la culture libanaise, cette catégorie Y a aussi trouvé des miroirs. L’œuvre de Nadine Labaki, avec Caramel puis Et maintenant, on va où, a capté un rapport très particulier au lien social. On y voit des femmes, des communautés, des tensions, une manière de survivre par le quotidien, par l’invention, par la ruse, parfois par le mensonge nécessaire. Ce sont des fictions, mais elles résonnent parce qu’elles mettent en scène une vérité subjective. Le sujet Y apprend à faire tenir la coexistence, mais il sent la menace du basculement. Il vit dans un pays où le voisin peut devenir ennemi par effet de discours.




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