Le long de la frontière libano-syrienne, les réseaux de trafic de drogue et d’armes n’ont pas disparu. En dépit du renforcement des contrôles par l’armée libanaise depuis fin 2024 et de la multiplication des saisies en 2025 et 2026, ils continuent d’opérer en s’adaptant aux contraintes sécuritaires. Circuits fragmentés, itinéraires mouvants, points de passage redéployés…Ces réseaux ont profondément revu leurs modes opératoires. Ici Beyrouth vous explique.
Longue d’environ 375 kilomètres, la frontière reste en grande partie non délimitée officiellement, notamment dans les zones montagneuses de la Békaa (Hermel, Qaa, Ersal) et du Qalamoun côté syrien. Plusieurs dizaines de passages illégaux restent actifs, malgré les opérations de fermeture ponctuelles.
À cette contrainte géographique s’ajoute une réalité opérationnelle tout aussi déterminante. En effet, au-delà de l’étendue et de la porosité du terrain, les capacités de déploiement de l’armée restent, elles aussi, limitées par la multiplicité de ses missions sur l’ensemble du territoire. «Même avec près de 83.000 hommes, nous ne pouvons pas concentrer toutes les forces sur la seule frontière», souligne un responsable militaire, interrogé par Ici Beyrouth. «L’armée est sollicitée partout: sécurité intérieure, gestion des tensions locales, événements, présence sur le terrain… Cela disperse les effectifs et rend impossible un contrôle hermétique de la ligne frontalière», précise-t-il.
Dans ces conditions, il n’est donc pas étonnant que les réseaux de contrebande continuent d’exploiter les interstices laissés par un dispositif, aussi renforcé soit-il, structurellement contraint.
Des flux qui contournent largement les postes officiels
Aujourd’hui, les trafics ne transitent plus, sauf à la marge, par les postes-frontières officiels comme celui de Masnaa, où les contrôles ont été considérablement renforcés. Les réseaux ont, de toute évidence, déplacé leurs routes vers des itinéraires alternatifs. Dans la Békaa nord et le Hermel, les passages empruntent désormais des pistes rurales, des routes secondaires ou des sentiers de montagne, généralement de nuit, à bord de véhicules légers ou à pied.
Pour contrer ce fléau, «l’armée libanaise a mis en place des centres d’observation, des tours de surveillance équipées de caméras, intensifié les patrouilles et même eu recours à des drones», explique notre interlocuteur. Selon lui, si «la situation s’est nettement améliorée, il est illusoire de penser pouvoir transformer l’ensemble de la frontière en une ligne totalement hermétique: à chaque passage fermé, d’autres sont indubitablement ouverts».
Cette capacité d’adaptation est, dans ce contexte, rendue possible par une connaissance fine du terrain. «Les réseaux et cartels maîtrisent parfaitement la géographie de la frontière. Ils empruntent des sentiers non cartographiés, parfois utilisés depuis des générations», indique-t-on de source susmentionnée. Dans les zones les plus escarpées, le transport s’effectue encore à pied ou à dos de mulets, des méthodes discrètes qui permettent d’échapper à la surveillance.
Dans le prolongement de ces routes informelles, les tunnels transfrontaliers, bien que moins nombreux qu’auparavant, n’ont pas totalement disparu. Leur usage, plus ponctuel, n’en reste pas moins stratégique. «Il existe encore des tunnels. Mais ils ne sont souvent découverts — ou annoncés comme tels — qu’après des mois d’exploitation, une fois qu’ils ont été vidés et abandonnés», confie-t-on à Ici Beyrouth, toujours de même source. «Lorsqu’on déclare leur découverte, c’est généralement qu’ils ont déjà rempli leur fonction et ne présentent plus d’intérêt opérationnel», précise-t-on.
Captagon, armes et réseaux: une économie structurée et ancienne
Au cœur de ces flux, le captagon demeure la marchandise dominante. Majoritairement produit en Syrie, il transite par le Liban avant d’être redirigé vers d’autres marchés régionaux. Le territoire libanais sert ainsi de zone de passage, mais aussi de stockage, voire de reconditionnement.
Parallèlement, le trafic d’armes obéit à des logiques distinctes, tout en s’inscrivant dans les mêmes circuits clandestins. «Aujourd’hui, une partie des armes en circulation provient directement des stocks abandonnés en Syrie», explique le responsable interrogé.
«À la suite du retrait précipité de certains acteurs après la chute du régime de Bachar el-Assad, ces dépôts ont été récupérés par des groupes locaux, notamment les forces rattachées au nouveau pouvoir syrien d’Ahmad el-Chareh. Ce qui est particulièrement frappant, c’est que ces armes sont parfois revendues… à ceux-là mêmes qui les avaient laissées derrière eux, notamment des combattants du Hezbollah», signale-t-il.
Ces équipements, note-t-il, «sont stockés dans des régions comme Homs, puis revendus avant de franchir à nouveau clandestinement la frontière vers le Liban». Les flux concernent essentiellement des armes légères, des munitions et des pièces détachées, transportées en petites quantités afin de réduire les risques d’interception.
Des réseaux enracinés dans l’économie locale
Ces trafics reposent sur une combinaison complexe, mêlant acteurs locaux et réseaux plus structurés. À l’échelle de la frontière, des clans familiaux jouent un rôle déterminant dans la logistique — transport, stockage, sécurisation des itinéraires. Leur implication dépasse largement le contexte actuel.
«Dans certaines régions, la contrebande ne relève pas d’une activité opportuniste liée à la crise. C’est une économie à part entière, ancrée depuis des décennies», souligne l’officier. «On parle de réseaux qui existent depuis les années 1940 ou 1950», lance-t-il.
Cette continuité générationnelle renforce leur résilience. «Des familles entières vivent de ces activités. Les enfants grandissent dans cet environnement et apprennent très tôt les rouages du métier. Ce n’est pas conjoncturel, c’est structurel», insiste-t-il.
Pour autant, ces réseaux ne sont pas figés. Ils évoluent au gré des dynamiques économiques et sécuritaires. «La nature des trafics change selon les périodes. À une époque, il s’agissait principalement de faire passer de la main-d’œuvre — Éthiopiens, Égyptiens, Sri-Lankais. Aujourd’hui, ce sont plutôt des armes, des stupéfiants ou des migrants syriens», observe-t-il.
Dans ce contexte, le trafic de personnes reste actif et structuré. «Il existe de véritables filières. Pour quelques centaines de dollars, des passeurs peuvent faire franchir la frontière à des individus en contournant totalement les points de contrôle officiels», ajoute-t-il.
Face à ces réseaux, l’armée libanaise a bel et bien renforcé ses opérations. Il n’en demeure pas moins qu’outre les contraintes structurelles, dont il a été question plus haut, et qui rendent un contrôle total quasi-impossible, un autre facteur déterminant est à prendre en compte.
«Au-delà de la seule dimension sécuritaire, nous devrions nous pencher sur la réalité socio-économique des zones frontalières», affirme le responsable militaire. «Si vous bloquez totalement ces activités sans proposer d’alternative concrète et efficace sur le plan économique et social, vous risquez de pousser certaines populations vers des formes de criminalité plus graves», avertit-il. «Pour beaucoup, la contrebande reste un véritable métier et, plus encore, un moyen de subsistance», regrette-t-il.
En d’autres termes, et d’après lui, «le problème ne peut pas être traité uniquement sous l’angle sécuritaire. Il est aussi, et avant tout, économique et social». Autrement dit, tant que l’État ne s’engage pas dans un véritable développement des zones frontalières, en garantissant un accès réel à l’éducation, à l’emploi et à des sources de revenus alternatives, les populations locales continueront, par nécessité, d’alimenter ces réseaux. «Sans perspectives économiques, ces circuits resteront, pour beaucoup, la seule option viable», conclut-il.
Aujourd’hui, la frontière ne se laisse désormais plus réduire à une question de contrôle ou de déploiement. Elle fonctionne comme un espace vivant, structuré par des réalités économiques anciennes et des contraintes sociales bien ancrées. Tant que ces paramètres ne changent pas, les dispositifs sécuritaires, aussi renforcés soient-ils, continueront de composer avec un terrain qui les dépasse en partie.




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