Il a huit ans.
À cet âge, il distingue déjà le bruit d’un drone de celui d’une frappe imminente.
Le soir, avant de dormir, il vérifie les fenêtres. Pas par habitude. Par réflexe de survie. C’est cela, le Liban-Sud en avril 2026. La guerre ne suspend plus la vie. Elle la redéfinit. Ici, vivre est devenu une discipline.
Dans les villages frontaliers, Marjeyoun, Deir Mimas, Ebel Saqi, Rmeich, ceux qui restent sont devenus les gardiens de la mémoire et de la vie quotidienne. La normalité n’existe plus. Elle se fabrique, chaque jour, contre la peur, par la volonté de deux qui refusent de fuir, malgré le danger qui plane au-dessus de leurs maisons.
Derrière les cours en ligne maintenus à bout de souffle, les messes célébrées malgré tout, et les gestes du quotidien, une réalité plus dure s’impose: une société entière vit sous pression permanente. Et elle en paie le prix.
L’école, dernier fil avec l’avenir
L’école n’est plus un lieu. C’est un lien – fragile, intermittent, précieux.
Les salles de classe ont cédé la place à des écrans instables, des connexions aléatoires, des voix couvertes par le fracas du dehors. L’enseignement en ligne s’impose comme un pis-aller, imparfait mais vital.
«On continue les cours, mais les enfants ne sont plus là comme avant», confie Mireille, enseignante à Marjeyoun. «On enseigne, oui… mais on ne sait jamais s’ils écoutent la leçon ou les drones.»
L’apprentissage persiste. Mais il est fragmenté, suspendu à l’imprévisible. Chaque bruit interrompt. Chaque frappe détourne l’attention. Et pourtant, les cahiers s’ouvrent encore. Comme si ce geste-là, à lui seul, était une déclaration.
Des enseignants devenus remparts
Dans ce contexte, enseigner ne consiste plus seulement à transmettre. Les enseignants absorbent, écoutent, stabilisent. Faute de mieux, ils deviennent les premiers soutiens psychologiques d’une génération qui n’a pas les mots pour dire ce qu’elle vit.
Quand une alerte retentit en plein cours, Karim continue à parler. Non par inconscience, mais par choix.
«Parfois, je laisse le programme», reconnaît ce professeur de mathématiques à Marjeyoun. «On parle. On essaie de comprendre ce qu’ils ressentent.»
L’école, ici, bascule. Elle devient un espace de gestion de crise. Mais sans outils formés. Sans encadrement spécialisé. Sans État.
Rituels maintenus: refuser de céder
Face à l’instabilité, la société s’accroche à ce qui tient encore. Les messes continuent. Les célébrations de Pâques sont maintenues. Les familles se retrouvent malgré la tension, malgré l’incertitude, malgré tout.
Ces rituels ne sont plus des habitudes. Ils sont devenus des actes.
«On y va pour prier, mais aussi pour se rassurer», explique Lina, habitante de Deir Mimas. «Si on arrête, on s’effondre.»
Maintenir ces gestes, c’est refuser que la guerre impose son calendrier. Mais cette normalité est construite, voulue, entretenue de force. Et elle fatigue.
«Maintenir la messe quand ces drones tournent au-dessus du clocher, c’est dire: vous ne définissez pas notre vie», affirme le Père Elie Abou Rahhal, curé de Kfeir.
La double vie
Au Liban-Sud, vivre impose une double mécanique mentale: anticiper le danger tout en maintenant le quotidien. Calculer les risques tout en préparant un repas. Écouter le ciel tout en aidant un enfant à faire ses devoirs. Cette coexistence permanente entre banalité et menace crée une tension continue.
«Le plus dur, ce n’est pas une frappe», confie Samar, mère de trois enfants à Chebaa. «C’est de vivre en attendant qu’elle arrive.»
On compartimente pour tenir. Mais cette discipline épuise.
Une pression mentale diffuse s’installe, invisible, portée en grande partie par les mères, entre gestion de la peur et maintien des apparences.
Une enfance amputée
Les enfants ne sont pas au front. Mais ils en portent les effets dans leur corps, dans leur sommeil, dans la façon dont ils ont cessé de poser certaines questions. Ils grandissent dans un environnement où la peur devient normale.
«Mon fils ne demande plus ce qui se passe», raconte Fouad, à Ebel Saqi. Il reconnaît les bruits. Il analyse.»
On parle souvent d’enfants qui grandissent vite. La formule adoucit une réalité plus brutale: ce n’est pas une adaptation, c’est une amputation.
Dans les classes virtuelles, les signes s’accumulent: silence, anxiété, fatigue et retrait progressif. «Ils ne rêvent plus comme avant», confie une mère à Marjeyoun.
L’enfance continue. Mais elle se rétrécit.
La résilience, ou l’abandon organisé
Le mot revient, leitmotiv commode: résilience. Mais au Liban-Sud, il masque une réalité plus dure. Ce qu’on appelle résilience est une réponse à l’absence: absence de politique publique, absence de prise en charge, absence d’État.
«On tient parce qu’on n’a pas le choix», lâche Imad, commerçant à Rmeich. La résilience n’est pas une solution. C’est une contrainte. Et à force d’être sollicitée, elle s’épuise.
Tenir, mais jusqu’à quand ?
Les cours fonctionnent, imparfaitement. Les rituels persistent, malgré l’usure. Les familles s’organisent, sans filet.
Mais cette continuité repose sur un équilibre fragile, porté par des individus qui compensent ce que les structures ne fournissent plus.
Ici, la guerre ne se mesure pas aux frappes. Elle s’installe dans les gestes. Elle façonne les réflexes des enfants et l’insomnie des mères. Elle s’inscrit dans les esprits.
Ils tiennent. Sans État Sans filet. Sans horizon.
Et la question reste entière: combien de temps une société peut-elle survivre avant de cesser de vivre ?



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