Mondial-2026: l’Italie, tutti a casa… encore
La Nazionale, chronique d’un naufrage annoncé. ©AFP

Quarante-huit heures plus tard, la gifle brûle toujours. Battue par la Bosnie-Herzégovine en barrage après prolongation puis aux tirs au but, la Nazionale manquera une troisième Coupe du monde consécutive, après 2018 et 2022. Pour une nation à quatre étoiles, l’affaire dépasse largement le raté du soir: c’est une déroute installée, presque un mode de vie.

Pour la troisième fois de suite, l’Italie regardera le Mondial de loin. À la télévision, cette fois encore, avec l’amertume au fond de la gorge, les souvenirs des nuits de gloire dans un coin de la tête, et peut-être un risotto pour faire passer l’indigestion. Il y a des éliminations qui blessent; celle-ci humilie. Car lorsqu’une quadruple championne du monde s’habitue à manquer la Coupe du monde, ce n’est plus une simple contre-performance. C’est une vieille puissance qui se fissure en public, sous les yeux d’un pays entier.

À Zenica, l’Italie n’a pas seulement perdu un barrage. Elle a confirmé une habitude devenue presque sinistre: celle de trébucher précisément là où son histoire devrait l’obliger à passer. Un but de Moise Kean avait pourtant entrouvert la soirée, avant l’expulsion d’Alessandro Bastoni juste avant la pause, l’égalisation bosnienne de Haris Tabakovic en fin de match, puis cette séance de tirs au but où la Nazionale a semblé se dissoudre. Mais quarante-huit heures plus tard, le scénario compte presque moins que le symptôme. Le match s’est joué mardi; le diagnostic, lui, dure depuis des années.

Une nation de football qui regarde le monde passer

Dans un pays où le football tient lieu de religion d’État, rater trois Mondiaux d’affilée relève du sacrilège. En Italie, on pardonne beaucoup, mais pas facilement qu’un maillot aussi lourd devienne un simple spectateur du grand théâtre mondial. Alors les débats gonflent déjà dans les cafés de Rome, de Milan et de Naples. On y refait les tirs au but, on y rejoue le rouge de Bastoni, on y enterre Gattuso, Gravina, la fédération, les clubs, la formation, les stades, la modernité, et parfois le calcio tout entier. Au moins cela, les Italiens savent encore le faire avec art: discuter leur malheur avec une passion intacte, devant un espresso serré et une dignité froissée.

Le plus cruel, peut-être, est que cette élimination n’a même plus la violence du choc absolu. Elle ressemble à une rechute. En 2018, il y eut la Suède. En 2022, la Macédoine du Nord. En 2026, la Bosnie. Trois gifles, trois portes claquées, trois rendez-vous manqués avec le monde. À force, la catastrophe cesse d’être exceptionnelle: elle devient familière. Et c’est là que le désastre italien prend sa couleur la plus sombre. Non pas dans la défaite elle-même, mais dans cette impression que l’impensable s’est banalisé.

Gattuso sur la sellette, le calcio au procès

Gennaro Gattuso se retrouve forcément en première ligne. Le sélectionneur a tenté de protéger ses joueurs, de sauver ce qui pouvait encore l’être dans les mots, mais dans un séisme pareil, le banc saute toujours avant les fondations. Pourtant, la colère italienne vise plus large. Elle ne s’arrête ni à un coaching, ni à un penalty raté, ni même à une soirée maudite. Elle remonte aux étages, là où le football italien s’administre, se raconte, se justifie et se replâtre sans jamais vraiment se réinventer.

Le procès dépasse d’ailleurs les hommes. Il vise tout un système qui continue de se penser comme une puissance majeure alors qu’il produit de moins en moins de certitudes au très haut niveau. L’Italie a ses mythes, ses monuments, ses souvenirs en noir et blanc et ses archives en or. Mais le football moderne, lui, n’a aucune tendresse pour les héritages mal entretenus. Il réclame de la vitesse, de l’audace, du souffle, du renouvellement. Or le calcio donne trop souvent l’impression de gérer sa mémoire plutôt que de préparer son avenir.

Pendant ce temps, la Bosnie partira au Mondial avec ses tripes, sa ferveur et son mérite. L’Italie, elle, restera devant l’écran, avec ses quatre étoiles cousues sur le maillot et cette question empoisonnée dans toutes les têtes: comment un géant du football a-t-il pu faire de l’absence une habitude?

Entre Sisyphe et les Danaïdes, le football italien s’épuise à recommencer ce qu’il ne répare jamais. Il pousse, il verse, il promet, il recommence. Et le Mondial, lui, s’éloigne encore, comme si la Nazionale était condamnée à courir après son passé sans jamais le rattraper.

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