Au Liban, alors que la guerre s’installe et que les menaces se multiplient, l’humour devient un réflexe. Blagues, memes, autodérision: face à l’incertitude, on rit de tout, même du pire. Un rire pour tenir, pour partager l’angoisse, sans jamais faire disparaître la réalité.
Au Liban, l’humour n’est plus seulement un trait culturel. Il est devenu une manière de tenir dans un présent instable, traversé par la guerre, la menace et l’incertitude. Alors que les tensions militaires s’intensifient, que les frappes se rapprochent ou sont annoncées, que les infrastructures sont évoquées comme des cibles potentielles, une autre réaction émerge, presque immédiate: le rire. Non pas un rire léger, mais un rire réflexe, presque défensif. Car lorsque la peur devient permanente, lorsqu’elle s’installe dans le quotidien au point de ne plus pouvoir être évitée, il ne s’agit plus seulement de la contenir. Il faut apprendre à vivre avec. L’humour, dans ce contexte, devient un outil. Il permet de transformer l’angoisse en langage, de partager ce qui pèse, et de maintenir, malgré tout, une forme de continuité dans la vie ordinaire.
Détourner la menace
Dans le Liban d’aujourd’hui, la guerre ne se limite plus à des lignes de front clairement identifiables. Elle se diffuse, s’annonce, se commente, parfois avant même de se produire. Lorsqu’il est question de frapper des infrastructures vitales, comme l’électricité, la réaction n’est pas uniquement la peur. Elle est aussi, paradoxalement, l’ironie.
Car comment menacer de couper ce qui ne fonctionne déjà plus? Depuis la guerre civile déclenchée en 1975, l’accès à l’électricité repose largement sur des circuits parallèles, des générateurs privés, des systèmes improvisés. Alors, lorsque cette menace est formulée, elle est souvent détournée. On en rit. On en fait un meme. On souligne l’absurdité d’une situation où la privation est déjà la norme.
Dans les vidéos qui circulent, sur les scènes de stand-up ou sur les réseaux sociaux, cette réalité est omniprésente. On ironise sur les horaires d’électricité inexistants, sur les abonnements aux générateurs, sur la dépendance à des solutions précaires devenues structurelles. On plaisante sur le fait de devoir choisir entre recharger son téléphone ou allumer une lampe. Ce qui devrait être exceptionnel est devenu banal, et c’est précisément cette banalisation que l’humour met en scène.
Dans ce contexte, ce n’est pas n’importe quel humour qui s’impose, mais surtout l’humour noir. Celui qui s’approche au plus près de la violence, de la mort, de l’absurde, pour mieux en atténuer l’impact. On ne rit pas de la mort en tant que telle, mais de la manière dont elle s’inscrit dans le quotidien, de son intrusion dans des espaces où elle ne devrait pas être. Ce rire-là repose sur un décalage: il transforme l’angoisse en une forme maîtrisable, presque manipulable. Au Liban, plus la réalité est dure, plus l’humour tend à se rapprocher de ses zones les plus sombres.
Les influenceurs, les créateurs de contenu et les humoristes jouent ici un rôle central. Ils captent les tensions du moment, les traduisent en formats courts, immédiatement compréhensibles, partageables. Leur langage est hybride, mêlant arabe, français, anglais, expressions populaires. Il épouse la réalité du pays, dans toute sa complexité. Et surtout, il circule, massivement.
Rire pour ne pas céder
Mais ce rire ne se limite pas à la réaction immédiate. Il s’inscrit dans une logique plus profonde, presque existentielle. Rire, au Liban, c’est souvent éviter de basculer. Éviter que la peur ne prenne toute la place. Éviter aussi une forme d’épuisement mental face à la répétition des crises.
Dans les échanges du quotidien comme dans les productions humoristiques, les situations les plus dures sont régulièrement détournées. À l’approche de la fête des mères, célébrée le premier jour du printemps, certains ont ironisé sur les cadeaux possibles : non pas des objets symboliques, mais des biens devenus rares ou coûteux, comme du carburant, du gaz, de l’eau en citerne. Le carburant, en particulier, s’impose comme une référence récurrente, alors que les tensions autour du détroit d’Ormuz ravivent la crainte de perturbations et de flambées des prix. Le geste affectif se transforme en commentaire social, révélant une réalité où même les moments censés être légers sont traversés par le conflit.
Beaucoup tournent ainsi en dérision leurs propres difficultés, leurs frustrations, leurs peurs. Non pas parce qu’elles sont légères, mais précisément parce qu’elles sont trop lourdes pour être affrontées frontalement. L’humour devient une manière de ne pas sombrer, de ne pas devenir fou dans un environnement où l’instabilité est permanente.
Mais ce mécanisme est ambivalent. À force de tout tourner en dérision, le risque existe de banaliser l’anormal, d’intégrer la guerre comme une donnée permanente. Le rire devient alors à la fois une ressource et un symptôme. Il permet de tenir, mais il dit aussi l’usure et l’extrême lassitude.
Ce qui frappe, dans le contexte actuel, c’est que ce rire ne vient plus seulement après coup. Il accompagne la guerre en temps réel. Il surgit dès l’annonce d’une menace, dès la diffusion d’une information. Comme si, face à un réel devenu instable, incertain, parfois incompréhensible, l’humour restait l’un des derniers moyens de garder une forme de prise. Être plié de rire après le franchissement du mur du son par un avion de chasse, pris pour une frappe à proximité, dit quelque chose du dysfonctionnement. D’un réel qui ne se distingue plus clairement de la menace. Ou qui ne veut plus la distinguer.
Mais ce rire est souvent à la lisière des larmes. On rit parfois pour ne pas pleurer. Comme la haine est le revers de l’amour, le rire devient ici celui de la peur, une manière de tenir, au bord de la rupture. Danser au bord de l’abîme.
Au Liban, on rit souvent de ce qui fait peur. Parce que la peur est devenue trop présente pour être affrontée autrement. À force, il n’y a même plus d’yeux pour pleurer. Alors il reste peut-être cela, en dernier recours, presque par défaut, la liberté de rire. Ou de continuer à jouer de la musique pendant que le navire prend l’eau, comme sur le Titanic.




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