Que reste-t-il aujourd’hui des «proxies» de l’Iran ?
©Ici Beyrouth

Entre un Hamas qui appelle à contenir l’escalade iranienne, une Syrie que l’Iran a perdue, des Houthis qui gardent le doigt sur la détente sans tirer, des milices irakiennes qui hésitent à s’engager et un Hezbollah grandement affaibli, une question s’impose: que reste-t-il réellement aujourd’hui des «proxies» de l’Iran ?

Car le contraste est frappant. Depuis le déclenchement de la guerre régionale, les alliés de Téhéran — longtemps présentés comme un bloc soudé, prêt à s’embraser simultanément — brillent surtout par leur retenue.

À Gaza, le Hamas, pourtant au cœur de la séquence depuis 2023, en est venu à appeler, au début du mois de mars, à limiter les frappes iraniennes contre ses voisins du Golfe et à éviter une extension du conflit.

Au Yémen, les Houthis, qui avaient paralysé une partie du trafic maritime en mer Rouge, restent pour l’heure en retrait, malgré leur capacité intacte de nuisance.

En Irak, les milices pro-iraniennes multiplient les signaux contradictoires: quelques attaques, mais pas de basculement.

Ce décalage nourrit un doute croissant, relevé par plusieurs analyses internationales: l’«axe de la résistance» existe-t-il encore comme force coordonnée, ou n’est-il plus qu’une constellation d’acteurs affaiblis, autonomes et prudents ?

Un modèle longtemps redouté, aujourd’hui mis à l’épreuve

Pendant plus de deux décennies, la stratégie régionale de Téhéran a reposé sur un principe simple: projeter sa puissance sans s’exposer directement. En s’appuyant sur un réseau de groupes armés - du Hamas à Gaza au Hezbollah au Liban, en passant par les milices irakiennes, syriennes et les Houthis - l’Iran a construit un arc d’influence capable d’encercler ses adversaires.

Ce dispositif permettait d’exercer une pression constante sur Israël et les intérêts américains, tout en maintenant une ambiguïté stratégique: frapper sans revendiquer, agir sans entrer officiellement en guerre. Des années durant, Téhéran a investi massivement dans ce réseau, en financement, en formation et surtout en transferts technologiques. L’un des tournants majeurs de cette stratégie réside précisément là: la démocratisation de capacités militaires autrefois réservées aux États.

Missiles balistiques, drones de précision, systèmes de guidage… Ces technologies, progressivement diffusées, ont permis à des acteurs non étatiques de changer d’échelle. Des groupes comme les Houthis ou le Hezbollah sont désormais capables de frapper à longue distance, avec une précision et un coût qui bouleversent les équilibres classiques.

Toutefois, depuis 2023, ce modèle est mis à rude épreuve. Les offensives israéliennes, les frappes américaines et la pression internationale ont affaibli plusieurs de ces piliers, parfois de manière significative. Depuis 2023 aussi, c’est la nature du conflit qui a largement évolué. En d’autres termes, ce qui relevait d’une guerre indirecte a pris la forme aujourd’hui d’une confrontation plus directe, où l’engagement total devient risqué, voire existentiel.

Des acteurs affaiblis, chacun sur sa ligne

À Gaza, le Hamas incarne cette mutation. Dévasté militairement, affaibli politiquement, il n’est plus en mesure de jouer le rôle de front actif qu’il occupait auparavant. Son repositionnement est révélateur. Moins militaire, plus politique et surtout plus prudent face au risque d’embrasement régional. Une inflexion notable pour une organisation longtemps perçue comme fer de lance de la confrontation.

Selon des évaluations israéliennes et américaines datant de février 2026, le Hamas disposerait encore d’environ 15.000 à 20.000 combattants, contre près de 30.000 avant 2023, malgré des pertes très lourdes, partiellement compensées par un recrutement accéléré mais peu qualifié.

Dans le même temps, son arsenal a été fortement réduit: certaines analyses estiment qu’il ne conserve plus qu’environ 10 % de ses stocks de roquettes d’avant-guerre, auxquels s’ajoutent des armes légères, et un réseau de tunnels encore, en partie, fonctionnel.

Au Yémen, les Houthis apparaissent paradoxalement comme l’un des acteurs les plus solides et les plus imprévisibles. Leur montée en puissance ces dernières années, notamment en mer Rouge, a démontré leur capacité à peser sur le commerce mondial.

Le détroit de Bab el-Mandeb, par lequel transite une part essentielle du trafic maritime et énergétique, est devenu un levier stratégique majeur. Les attaques menées contre le trafic maritime en 2024 et 2025 a affecté jusqu’à 10 à 15% du commerce mondial transitant par ce détroit.

Leur force militaire demeure donc significative, avec plusieurs centaines de milliers de combattants mobilisables et un arsenal incluant missiles balistiques, drones de longue portée et missiles antinavires, dont certains ont déjà démontré leur capacité à frapper à plus de 1.000 km.

Pourtant, en 2026, ils choisissent de ne pas franchir un nouveau seuil. Ils peuvent frapper, mais ne le font pas… ou pas encore. Leur priorité reste largement domestique, centrée sur le contrôle du territoire yéménite et l’équilibre avec l’Arabie saoudite.

En Irak, les milices pro-iraniennes offrent un visage plus fragmenté. Certaines factions disposent d’un potentiel militaire significatif, avec plusieurs dizaines de milliers de combattants, dotés de stocks de missiles balistiques tactiques, drones kamikazes et roquettes à moyenne portée.

Elles continuent de revendiquer et d’être associées à des attaques ponctuelles par drones et missiles, notamment contre des cibles américaines ou régionales. D’autres privilégient la retenue, conscientes des risques d’une confrontation directe et craignant pour leurs acquis politiques et économiques.

Cette hésitation traduit une réalité plus profonde. Ces groupes, bien qu’armés et structurés, ne sont pas entièrement alignés sur une logique d’escalade imposée de l’extérieur.

Quant à l’Afrique de l’Est, souvent évoquée comme un possible nouveau front, elle reste pour l’instant périphérique. Le Soudan, en guerre civile, a pu constituer par le passé un point d’appui logistique pour l’Iran, notamment dans les circuits d’armement vers Gaza. Aujourd’hui, les analyses sont prudentes: l’influence iranienne y est limitée, opportuniste plutôt que structurée. Téhéran, lui-même sous pression, semble davantage concentré sur la préservation de ses positions existantes que sur une expansion vers de nouveaux théâtres.

En Syrie enfin, l’influence iranienne s’est érodée. C’est sans doute la perte la plus nette pour Téhéran, après la chute du régime de Bachar el-Assad, en décembre 2024. En effet, parmi la multitude de réseaux de milices qui opéraient sur son territoire, certaines subsistent encore, souvent liées à des groupes irakiens ou à des unités hybrides, mais leur capacité d’action est réduite et leur marge de manœuvre limitée par les frappes répétées et par la recomposition du terrain.

Le Hezbollah, dernier pilier sous contrainte

Reste le Hezbollah au Liban. Au sein de cette galaxie, il demeure le maillon central, le plus structuré, le plus expérimenté et, malgré les pertes, le plus redouté.

Avant les derniers conflits, son arsenal était estimé à plus de 150.000 roquettes et missiles, faisant de lui la principale force de frappe non étatique au Moyen-Orient. Deux ans après la guerre de 2024, ce stock a été significativement entamé. Plusieurs évaluations concordantes évoquent aujourd’hui des dizaines de milliers de projectiles encore opérationnels, certains centres de recherche avançant des chiffres autour de 20.000 à 30.000 unités, soit une réduction drastique mais loin d’un démantèlement.

Dans le détail, cet arsenal repose toujours sur trois piliers. Primo, des roquettes de courte et moyenne portée, des missiles antichars sophistiqués, largement utilisés dans les combats récents, et une flotte croissante de drones, dont certains capables de frappes de précision. À cela s’ajoute un nombre plus limité mais stratégique de missiles de plus longue portée, susceptibles d’atteindre des cibles en profondeur.

Mais là encore, l’essentiel n’est pas uniquement quantitatif. L’évolution la plus notable est ailleurs. Sous l’effet des frappes israéliennes, le Hezbollah a profondément transformé sa manière de stocker et de déployer ses armes. Les infrastructures visibles ont été en grande partie réduites, au profit d’un dispositif plus diffus, décentralisé et largement souterrain. La formation pro-iranienne conserve ainsi une capacité d’adaptation remarquable: dispersion de son arsenal, enfouissement, production locale, réorganisation de ses réseaux.

Dans ce contexte, la vallée de la Békaa s’est imposée comme un centre névralgique, avec des dépôts enterrés, des installations de production et des réseaux logistiques difficiles à cibler.

Parallèlement, le mouvement a maintenu, malgré les frappes, ses capacités de réapprovisionnement. Le corridor terrestre reliant l’Iran au Liban via l’Irak et la Syrie reste quelque peu actif, même sous pression constante. Des unités spécialisées continuent d’assurer ces transferts, tandis qu’une production locale, notamment de drones et de roquettes, s’est progressivement développée.

Pourtant, malgré les capacités avec lesquelles il continue de chercher à subsister, le Hezbollah avance avec prudence. Engagé dans des échanges de tirs avec Israël, il évite jusqu’ici une guerre totale. Ce choix est calculé, d’autant plus qu’ouvrir un front majeur aujourd’hui pourrait menacer sa propre survie.

Au fond, derrière l’apparente inertie de certains «proxies» de l’Iran, une lecture s’impose: et si les tentacules de Téhéran, plutôt que d’être laminées, pouvaient avoir simplement changé de rôle ?

 

Commentaires
  • Aucun commentaire