Esmail Qaani, l’homme qui échappe à toutes les frappes
Le commandant de la Force Qods du Corps des gardiens de la révolution islamique, Esmail Qaani, s'exprime lors d'une cérémonie de commémoration marquant l'anniversaire de l'assassinat en 2020 du général des gardes Qasem Soleimani dans la capitale Téhéran, le 3 janvier 2024. ©ATTA KENARE/AFP

Plusieurs fois annoncé mort lors de frappes israéliennes visant des responsables iraniens ou leurs alliés, le chef de la Force Al-Qods réapparaît pourtant régulièrement. Survivant exceptionnel ou figure entourée de zones d’ombre dans la guerre clandestine qui oppose l’Iran à ses adversaires?

Les généraux iraniens sont tombés les uns après les autres. En Syrie, au Liban, en Iran même. Depuis plusieurs années, Israël mène une campagne méthodique d’éliminations ciblées contre les responsables militaires liés à la République islamique et à ses réseaux régionaux. Dans cette série d’opérations, certains noms ont disparu brutalement. D’autres ont été remplacés. Un seul, en revanche, continue de revenir. Celui d’Esmail Qaani.

À chaque vague de frappes, des rumeurs surgissent. On annonce sa mort. Puis l’information se révèle fausse. Le chef de la Force Al-Qods finit par réapparaître, parfois lors d’une cérémonie officielle à Téhéran, parfois par une confirmation discrète venue des cercles du pouvoir. Cette répétition intrigue.

Car Qaani n’est pas un officier quelconque. Depuis janvier 2020, il dirige la Force Al-Qods, l’unité des Gardiens de la révolution chargée des opérations extérieures de l’Iran. Il a succédé au général Qassem Soleimani, éliminé le 3 janvier 2020 par une frappe de drone américaine à Bagdad.

La disparition de Soleimani avait constitué un choc stratégique pour Téhéran. Pendant près de vingt ans, le général avait incarné l’expansion régionale de l’Iran. Photographies sur les fronts syriens, rencontres avec les chefs de milices irakiennes, visites au Liban : sa présence était partout.

Il était devenu une figure presque mythique. Qaani, lui, appartient à une autre catégorie. Plus discret. Moins médiatique.

Né en 1957 à Mashhad, l’une des grandes villes religieuses d’Iran, il rejoint les Gardiens de la révolution après la révolution islamique de 1979. Comme de nombreux officiers de sa génération, sa formation militaire se déroule pendant la guerre Iran-Irak. Ce conflit, qui a duré huit ans, a profondément marqué la culture stratégique iranienne : patience, guerre indirecte, alliances régionales.

Pendant plus de vingt ans, Qaani a été l’adjoint de Soleimani au sein de la Force Al-Qods. Mais leurs rôles étaient différents.

Soleimani dominait les théâtres arabes, notamment l’Irak, la Syrie et le Liban. Qaani, lui, travaillait davantage sur les réseaux d’Afghanistan, du Pakistan et d’Asie centrale. Il supervisait notamment certaines brigades chiites étrangères envoyées combattre en Syrie. Autrement dit, il agissait déjà dans l’ombre.

Lorsqu’il prend la tête de la Force Al-Qods en 2020, de nombreux observateurs doutent de sa capacité à remplacer Soleimani. Ce dernier entretenait des relations personnelles avec de nombreux chefs de milices dans la région. Son influence dépassait largement le cadre militaire. Qaani ne possède pas ce charisme.

Mais la structure qu’il dirige reste l’un des instruments majeurs de la puissance iranienne. La Force Al-Qods coordonne les relations avec un réseau d’alliés armés répartis dans tout le Moyen-Orient. Hezbollah au Liban, milices chiites en Irak, rebelles houthis au Yémen ou encore certains groupes palestiniens. Ce dispositif forme ce que Téhéran appelle «l’axe de la résistance».

Le rôle du commandant de la Force Al-Qods consiste à maintenir la cohésion de ce système. Il supervise les transferts d’armes, les échanges de renseignements et les opérations clandestines qui relient ces différents acteurs. Dans une région marquée par les rivalités stratégiques et les guerres indirectes, cette fonction en fait une cible évidente. Pourtant, malgré les frappes répétées visant les réseaux iraniens, Qaani semble toujours passer entre les mailles du filet.

Un survivant au cœur des soupçons

Les épisodes troublants se sont multipliés. En octobre 2024, Esmail Qaani se trouve au Liban pour rencontrer des cadres du Hezbollah. Une frappe israélienne vise la zone où il est supposé se trouver. Pendant plusieurs jours, son sort reste incertain. Plusieurs médias annoncent sa mort.

Deux semaines plus tard, il réapparaît à Téhéran lors d’une cérémonie officielle.

Le scénario se répète en juin 2025. Israël lance une série de frappes contre des cibles militaires iraniennes. Plusieurs figures importantes du régime sont tuées, dont le chef des Gardiens de la révolution, Hossein Salami. Là encore, des rumeurs annoncent la disparition de Qaani. Et là encore, elles se révèlent fausses. Mais un détail commence à intriguer certains observateurs. À plusieurs reprises, Qaani semble avoir quitté les lieux peu avant des frappes majeures.

Selon plusieurs rapports, il aurait quitté un bâtiment à Damas peu avant une attaque israélienne qui a tué plusieurs commandants des Gardiens de la révolution. Une situation similaire aurait été observée au Liban avant l’attaque qui a éliminé le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah. Le 27 septembre 2024, cette frappe constitue un tournant.

Nasrallah dirigeait le Hezbollah depuis plus de trente ans. Sa disparition provoque un choc dans la structure régionale de l’Iran. Mais l’offensive ne s’arrête pas là. Quelques jours plus tard, une nouvelle frappe vise Hashem Safieddine, cousin de Nasrallah et figure considérée comme l’un des successeurs potentiels à la tête du mouvement. Il est tué avant même d’être officiellement désigné.

Ces opérations d’une précision remarquable suggèrent que les services israéliens disposent d’informations très précises sur les déplacements des dirigeants liés à l’Iran. Dans un système fondé sur la clandestinité, cette précision soulève une question inévitable. Existe-t-il des taupes?

Dans ce climat de suspicion, les coïncidences entourant Qaani alimentent les spéculations. Selon certains rapports, il aurait également quitté un site peu avant une réunion de hauts responsables militaires iraniens visée lors de la guerre dite des «douze jours».

Plus récemment encore, il aurait été l’une des dernières personnes à rencontrer le guide suprême Ali Khamenei avant l’attaque qui a coûté la vie au dirigeant iranien et à plusieurs responsables militaires. Ces éléments ont nourri toutes sortes de théories.

Certaines rumeurs ont même affirmé que Qaani aurait été arrêté puis exécuté en Iran pour espionnage au profit d’Israël. Des médias arabes ont relayé cette hypothèse, affirmant qu’il aurait été interrogé avant d’être éliminé. Les autorités iraniennes ont rapidement démenti.

L’ambassadeur d’Iran à Bagdad, Mohammad Kazem Al-Sadeq, a assuré que le commandant de la Force Al-Qods se trouvait «sur le terrain» et dirigeait personnellement certaines opérations militaires. Le régime a rejeté toute accusation d’infiltration. Du côté israélien, la réponse a été tout aussi énigmatique. Interrogé en 2025 sur ces rumeurs, le Mossad s’est contenté d’une phrase: «Ce n’est pas notre espion.» Un démenti minimaliste.

Dans les guerres clandestines qui opposent Israël et l’Iran, l’information elle-même est devenue une arme. Les rumeurs, les annonces prématurées et les démentis calculés font partie de la confrontation. Ils servent à semer le doute, à fragiliser les réseaux adverses et à alimenter la suspicion au sein des appareils sécuritaires. Dans ce climat, la survie répétée d’un responsable militaire de premier plan devient en elle-même un objet d’interrogation.

Dans une région où les chefs militaires disparaissent souvent brutalement, la longévité d’Esmail Qaani finit par intriguer. Est-il simplement un commandant prudent qui a appris à survivre dans une guerre d’assassinats ciblés ? Ou bien un personnage entouré d’ombres dans un conflit où l’information et la désinformation se mêlent en permanence?

Une chose est certaine: dans cette guerre clandestine, survivre trop longtemps peut devenir, en soi, une énigme.

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