Liban: voyage au bout de l’angoisse
Liban: une société sous anxiolytiques? ©Ici Beyrouth

Guerres, effondrement, explosion du port, Covid, déplacements, peur du lendemain: le Liban encaisse depuis des années. Dans cette secousse presque permanente, l’angoisse cherche des issues — entre comprimés pour tenir, automédication, ruptures de traitement et détresse mal soignée. Si la guerre semble faire grimper les demandes d’anxiolytiques, cette hausse tient, pour l’instant, moins à l’arrivée massive de nouveaux patients qu’au surstockage, aux rechutes, aux reprises d’anciens traitements et à la peur de manquer.

Il y a des pays qui traversent une crise. Et puis il y a le Liban, qui semble les collectionner. Ici, l’angoisse n’est pas née de la semaine écoulée. Elle s’est déposée, couche après couche, au fil des secousses. Il y a eu la guerre civile, de 1975 à 1990, et ses quinze années de peur, de deuils et de fractures jamais vraiment refermées. Puis 1996 et les « Raisins de la colère », nouvelle déflagration israélienne rappelant au pays que la guerre n’est jamais très loin. Puis 2006, trente-trois jours de feu, de destructions et de déplacements massifs. Puis le 7 mai 2008, quand Beyrouth-Ouest tombe en quelques heures, réveillant le spectre de la guerre intérieure. Puis octobre 2019, l’effondrement économique, les dépôts gelés, la livre dévissée, la paupérisation en rafale. Puis le 4 août 2020, le port pulvérisé et, avec lui, un peu plus de la confiance du pays. Puis la pandémie de Covid-19. Puis la guerre de 2024. Et maintenant une nouvelle séquence destructrice.

À force, l’exception devient routine. La secousse, une manière d’habiter le temps.

Dans ce contexte, parler aujourd’hui d’anxiété ou d’anxiolytiques n’a rien d’un luxe de privilégiés. C’est presque une question de survie quotidienne. Les chiffres disponibles disent l’ampleur du malaise. Une étude relayée par la stratégie nationale de santé mentale faisait état, sur un échantillon de Libanais, de niveaux très élevés de dépression probable, d’anxiété probable et de stress post-traumatique. Chez les enfants, le constat est plus brutal encore: en janvier 2025, l’UNICEF rapportait que 72 % des aidants disaient leurs enfants anxieux ou nerveux pendant la guerre, et 62 % tristes ou déprimés. Une autre évaluation, menée par le Secours islamique France auprès d’enfants de 6 à 17 ans, relevait que 46 % avaient peur tous les jours, 43 % souffraient d’anxiété quotidienne, 30 % avaient des troubles du sommeil et 56 % se sentaient souvent désespérés ou impuissants.

Autrement dit: le pays n’entre pas dans cette guerre serein. Il y entre déjà blessé.

On le serait à moins

La vraie question n’est donc pas seulement de savoir si les Libanais consomment plus d’anxiolytiques quand les bombes tombent. Elle est de comprendre ce que raconte, dans un pays pareil, le besoin de « quelque chose pour tenir ». Quelque chose pour dormir. Pour ralentir le cœur. Pour calmer les pensées. Pour ne pas craquer devant les enfants.

Dans les foyers, l’angoisse ne s’exprime pas toujours avec les mots de la psychiatrie. Elle passe par des nuits hachées, des enfants qui refusent de dormir seuls, des parents qui sursautent au moindre bruit, des corps tendus, des estomacs noués, des pensées qui tournent en boucle. Elle passe aussi par cette peur, sourde ou brutale, que tout recommence. Car au Liban, chaque guerre rallume les précédentes.

C’est tout le piège du pays. Chaque crise n’efface pas la précédente. Elle s’y ajoute. Le Liban ne vit pas une crise de nerfs passagère. Il vit sous accumulation.

Au comptoir, l’angoisse se stocke

Dans les pharmacies, le signal existe, mais il reste nuancé. Deux pharmaciens interrogés par Ici Beyrouth disent observer une hausse des demandes d’anxiolytiques. Pas forcément parce qu’une vague de nouveaux patients aurait déjà déferlé, mais plutôt en raison d’un réflexe de précaution: certains surstockent, d’autres reprennent un traitement ancien, d’autres encore rechutent ou demandent un renouvellement anticipé de peur de manquer. Autrement dit, l’angoisse se traduit déjà au comptoir, mais pas encore, du moins pas nettement, par l’arrivée massive de nouveaux consommateurs.

Cette nuance compte. Elle évite le cliché commode d’un pays soudain « mis sous calmants ». Pour l’instant, on voit moins une explosion de nouveaux cas qu’un vieux réflexe libanais: prévoir la rupture avant qu’elle ne frappe. Dans un pays habitué aux pénuries, on stocke aussi un peu de répit.

Les études disponibles sur les benzodiazépines au Liban vont d’ailleurs dans le sens d’un usage déjà bien installé, parfois prolongé, parfois bricolé, avec des patients qui ajustent eux-mêmes leurs doses ou leurs rythmes de prise selon le contexte, la disponibilité du produit ou leurs moyens. Là aussi, l’anxiolytique apparaît moins comme un simple médicament que comme un objet du quotidien de la crise.

Le vrai luxe: se soigner

C’est là que le sujet devient plus cruel encore. Au Liban, la détresse psychique ne se heurte pas à un système protecteur. Elle se cogne à un pays déjà à vif. Les consultations coûtent cher, les assurances couvrent mal ou pas du tout la santé mentale, les structures accessibles restent insuffisantes, et les médicaments eux-mêmes peuvent devenir hors de portée.

Un psychiatre qui dirige une clinique dans la capitale explique à Ici Beyrouth qu’à force de crises successives, le pays s’est installé dans un état de fragilité psychique chronique. Anxiété, insomnie, hypervigilance, troubles de l’humeur, rechutes: les consultations se multiplient, sur fond d’usure nerveuse générale. Beaucoup de patients reviennent aussi pour obtenir une nouvelle ordonnance d’un anxiolytique qu’ils prenaient il y a quelques mois ou quelques années, afin de pouvoir s’en procurer à nouveau. La guerre ne crée pas toujours des troubles entièrement nouveaux: elle réactive souvent les anciens, ravive des déséquilibres déjà présents, remet en usage des médicaments déjà connus.

Pascal Raad, psychiatre installé à Dekwaneh, souligne à Ici Beyrouth qu’il n’existe pas, à ce stade, de chiffre libanais véritablement fiable permettant de mesurer avec précision la fréquence actuelle des troubles anxieux, dépressifs ou post-traumatiques. Il rappelle toutefois qu’en population générale, les troubles anxieux touchent en moyenne 10 à 15 % des personnes, avec des niveaux pouvant grimper jusqu’à 20 %. Selon lui, le Liban vit depuis 2019 dans une crise quasi continue, sans véritable temps de récupération, ce qui crée un terrain particulièrement propice à l’angoisse, aux rechutes et aux décompensations.

Pour lui, la guerre agit clairement comme un facteur aggravant majeur: elle fait apparaître de nouveaux cas tout en réactivant d’anciens troubles chez des patients jusque-là stabilisés. « Oui, il y a des cas nouveaux, et des rechutes aussi. » Parmi les symptômes les plus fréquents observés aujourd’hui, il cite l’insomnie, les attaques de panique, l’hypervigilance, l’irritabilité, ainsi que de nombreux symptômes physiques inexpliqués, comme des douleurs diffuses ou des paresthésies. « Il y a une sensibilité extrême au phénomène sonore », souligne-t-il, en décrivant aussi l’effet du flot continu d’images, d’alertes et de messages diffusés par les médias et les réseaux sociaux, qui entretiennent un état d’alerte quasi permanent.

Mais à cette détresse s’ajoute presque toujours la question de l’argent. En fin de consultation, certains demandent « un prix », d’autres disent d’emblée qu’ils ne peuvent pas payer. Le volet matériel est devenu central. Faute de moyens, des patients espacent leurs rendez-vous, prennent leur traitement un jour sur deux pour « économiser », réduisent les doses sans avis médical ou arrêtent brutalement leur médication. Quant aux anxiolytiques, ils peuvent soulager ponctuellement, mais deviennent problématiques lorsqu’ils s’installent dans la durée, en particulier avec les benzodiazépines, à cause du risque de dépendance. « Le problème, c’est qu’on est en addiction », prévient-il. Ici, la santé mentale se heurte de plein fouet à la réalité sociale: la souffrance psychique existe, mais sa prise en charge se fracasse sur le coût des consultations, le prix des médicaments et l’épuisement économique général.

On pourra toujours compter les boîtes vendues, les renouvellements, les rechutes et les surstockages. Le vrai chiffre, lui, restera introuvable: celui d’un pays usé jusqu’aux nerfs, qui avale parfois un comprimé faute de pouvoir avaler le reste. Ici, l’anxiolytique ne soigne ni la guerre, ni la ruine, ni les souvenirs. Il sert parfois à tenir entre deux secousses. C’est peu. C’est énorme. C’est le Liban.

 

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