Liban, pays du «troumatisme»
Au Liban, la guerre ne disparaît jamais vraiment. Elle revient. Et avec elle, la répétition du traumatisme. ©Ici Beyrouth

Mars 2026. Une nouvelle guerre au Liban relance une question moins visible que l’événement, mais plus tenace que lui: que devient l’équilibre psychique quand l’effroi revient par cycles, quand l’émoi lui-même se répète? Ce texte interroge une forme de traumatisme rythmique, collectif, transmis. Il explore la mémoire trouée, le temps disloqué, la compulsion de répétition et la fragile puissance de symbolisation.

Le Liban fait partie de ces lieux du monde qui vivent dans une temporalité particulière, où l’histoire ne se contente pas d’avancer, mais hoquète, revient, insiste, frappe à nouveau aux mêmes portes dans une répétition historique qui se donne à voir presque à nu. Mars 2026. Une nouvelle guerre éclate, succédant à celle de 2024, elle-même encore prise dans l’écho persistant de 2006, et bien sûr dans la longue ombre de la guerre civile qui, de 1975 à 1990, a marqué plusieurs générations. Entre ces moments spectaculaires de destruction se glissent des crises politiques, économiques, confessionnelles, des effondrements financiers, des explosions urbaines, des migrations forcées, autant de secousses qui travaillent la vie psychique collective comme une houle incessante.

Pour qui tente d’en penser les effets psychiques, la tentation est grande de recourir au concept de «traumatisme cumulatif». Pourtant, ce concept mérite d’être déplacé. Chez le psychanalyste Masud Khan, le traumatisme cumulatif ne renvoie pas à une succession d’événements extraordinaires, mais à une accumulation de micro-atteintes au tissu psychique, ces blessures discrètes, mais répétées infligées par un environnement insuffisamment protecteur. L’originalité de sa proposition tient précisément à cette idée que ce sont parfois les micro carences de l’environnement qui, par leur répétition, produisent les effets les plus délétères.

La situation libanaise semble relever d’une autre configuration. Il ne s’agit pas d’une sédimentation de traumatismes infimes, mais d’une répétition d’événements massifs qui reviennent périodiquement rompre la continuité de l’existence. Ce qui frappe n’est pas l’insidieux, mais le brutal, non pas la lente corrosion, mais la fracture récurrente. À intervalle plus ou moins régulier, la réalité elle-même se dérobe sous les pieds des sujets.

Freud avait déjà repéré cette dimension dans ses premiers travaux sur le traumatisme. Dans Au-delà du principe de plaisir, il décrit le trauma comme une effraction du pare-excitation, une irruption d’excitation que l’appareil psychique ne peut ni anticiper ni transformer. L’image est connue. L’appareil psychique est pensé comme un système destiné à filtrer et à métaboliser les excitations venant du monde extérieur. Lorsque cette fonction de filtrage cède, l’excitation envahit le psychisme et produit ce que Freud nomme une situation traumatique.

Mais le psychanalyste ajoute quelque chose de décisif. Ce qui caractérise le traumatisme n’est pas seulement l’intensité de l’événement. C’est aussi son caractère inattendu. L’effroi naît lorsque le sujet est confronté à quelque chose pour lequel aucune anticipation psychique n’existe. La surprise joue ici un rôle central. Elle marque le moment où le monde cesse d’être prévisible.

Cette dimension de surprise a été longuement reprise par des psychanalystes contemporains, notamment René Roussillon, qui insiste sur la clinique de l’effraction psychique. Pour ce psychanalyste, le traumatisme se produit lorsque l’expérience excède les capacités de symbolisation disponibles. L’événement ne peut être ni représenté ni pensé au moment où il survient. Il reste alors comme suspendu dans la psyché, non métabolisé, prêt à revenir sous forme d’images intrusives, de sensations corporelles, de répétitions de conduites.

Dans le contexte libanais, la répétition des guerres introduit un paradoxe particulier. D’un côté, l’événement est imprévisible dans sa forme et dans son déclenchement. De l’autre, il est étrangement attendu. Chacun sait, d’une certaine manière, qu’il reviendra. La guerre appartient à notre paysage psychique comme une possibilité toujours ouverte.

Cette coexistence de l’attendu et de l’inattendu produit une configuration psychique singulière. L’effroi ne disparaît pas, mais il s’inscrit dans un horizon familier. On pourrait dire que la surprise elle-même devient répétitive.

Toujours dans Au-delà du principe de plaisir, Freud observe que les sujets traumatisés tendent à revivre, sous des formes diverses, la scène qui les a débordés, sans en avoir conscience. L’appareil psychique semble attiré par ce qui l’a pourtant blessé. Cette répétition n’est pas une recherche de plaisir. Elle témoigne plutôt d’une tentative de maîtrise rétroactive de l’événement. Dans les rêves des anciens combattants qu’il étudie, Freud remarque que la scène traumatique revient presque à l’identique. Le rêve ne transforme pas l’événement. Il le répète. Comme si la psyché tentait, nuit après nuit, de produire une élaboration qui n’a pas eu lieu au moment du choc.

Lorsqu’un collectif entier est exposé à des cycles de guerre, cette logique individuelle peut s’étendre à une dimension socioculturelle. Les souvenirs collectifs deviennent le lieu où les événements se répètent sans véritable élaboration symbolique. Les récits circulent, les images persistent, mais le travail de transformation reste fragile.

C’est ici que la pensée de Wilfred Bion apporte un éclairage précieux. Bion s’intéressait à la capacité de l’esprit à transformer les expériences brutes en éléments pensables. Il proposait de distinguer les éléments bêta, expériences sensorielles informes non transformées, des éléments alpha, produits par une fonction psychique capable de métaboliser l’expérience. Lorsque cette fonction alpha échoue, l’expérience reste à l’état brut. Elle ne peut être rêvée ni pensée. Elle est expulsée, projetée, ou revient sous forme de sensations corporelles ou d’angoisses diffuses, incompréhensibles.

On pourrait se demander si certaines sociétés, confrontées à des catastrophes répétées, ne connaissent pas des moments où leur capacité collective de transformation se trouve saturée. Les événements deviennent alors des fragments bruts qui circulent dans le tissu social sans trouver de véritable inscription symbolique.

Le Liban offre un exemple troublant de cette dynamique. Chaque génération hérite d’un ensemble de souvenirs traumatiques qui n’ont jamais été pleinement élaborés. La guerre civile s’est terminée sans véritable travail collectif de mémoire. Les responsabilités ont été largement refoulées dans l’espace politique. Les récits restent fragmentés, souvent antagonistes.

Dans ces conditions, les événements ultérieurs viennent se greffer sur une mémoire déjà saturée. La nouvelle guerre n’est jamais totalement nouvelle. Elle réactive les traces des précédentes.

Lacan propose une formulation particulièrement frappante de cette dimension. En jouant sur l’homophonie entre trou et trauma, il crée le néologisme de “troumatisme”. Ce terme souligne que le traumatisme ouvre dans le sujet une béance, un trou dans le symbolique. Ce qui a été vécu ne trouve pas immédiatement de mots pour se dire. Il reste comme un vide autour duquel la pensée tourne. Et, lorsque les traumatismes se répètent dans l’histoire d’une société, ces trous peuvent se multiplier. La mémoire collective se transforme alors en une constellation de béances, de zones où le sens vacille.

Il n’est pas étonnant que les sujets vivant dans de tels contextes développent des formes particulières de rapport au temps. Le futur peut apparaître incertain, voire irréel. Le présent lui-même peut sembler provisoire. Le passé, quant à lui, ne cesse de revenir.

 

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