Les mollahs à terre, le Liban entre euphorie et prudence
Le croissant de lune au crépuscule, à Maameltein, nord de Beyrouth, 19 février 2026. ©JOSEPH EID / AFP

Au lendemain de la frappe israélo-américaine contre le régime iranien, de l'élimination de son guide suprême et, sans doute, du début de la fin du régime des mollahs, toutes les personnes interrogées à Beyrouth s'accordent : la région, et le Liban en particulier, vivent un moment historique. Un véritable «Turning Point». Entre l'optimisme inespéré de certains Libanais et la prudence teintée de «Wait and See» chez d'autres, les avis dessinent un paysage contrasté, à l'image d'un pays biberonné aux secousses de l'Histoire.

À 65 ans, Jacques confie un sentiment inédit : «Pour la première fois, je suis optimiste pour l'avenir du pays.»

L'optimisme inespéré : la fin d'un cycle ?

«On arrive à la fin d'un cancer qui a déstabilisé le Moyen-Orient depuis quarante ans.» Jacques ne mâche pas ses mots. Il vise clairement le régime iranien et son emprise régionale.

Dans son analyse, Téhéran porte une lourde responsabilité dans la création du Hezbollah, venu remplacer l'OLP dans le rôle d'«État dans l'État».

«On a eu l'OLP, puis le Hezbollah. À chaque fois, des structures armées qui dépassent l'État libanais et le vident de sa substance.»

Pour lui, la dynamique actuelle ouvre la voie à une paix régionale plus large. Il évoque l'extension des accords d'Abraham et «l'intégration d'Israël dans son environnement arabe, qu'on l'aime ou pas». Il cite plusieurs exemples : l'Égypte, en paix depuis 1979, la Jordanie, en paix depuis 1994, et la Syrie, qui vient de changer de régime avec un nouveau leader qui a déjà ouvert la possibilité de négociations de paix.

«Ce sont des faits. Quand les régimes sont forts et tiennent leurs engagements, la paix tient.»

Mais Jacques estime que le Liban demeure le dernier maillon fragile. «Il ne reste plus que le Liban. Pour qu'il puisse signer la paix et être un partenaire stable et fiable avec Israël et les pays arabes, il faut deux choses : que le Hezbollah disparaisse en tant que milice, et que le système démocratique confessionnel, avec toute la classe politique corrompue qu'il a engendrée, disparaisse aussi.»

Selon lui, les événements récents constituent déjà un tournant concret. «On n'est pas au bout du chemin, mais on vient de faire des pas considérables : la décapitation du Hezbollah d'un côté, et probablement la chute du régime qui lui servait de soutien financier et militaire de l'autre.»

Il tempère toutefois son optimisme. «Il y aura encore quelques mois de troubles, peut-être aussi au Liban. Mais, à long terme, c'est positif pour le Liban et pour la région.»

Philippe partage cet optimisme, qu'il assume totalement. «En tant que chrétien libanais, je vois un avenir radieux. Extension des accords d'Abraham, plus de business, plus d'ouverture.»

Il insiste sur le rejet croissant, selon lui, de l'influence iranienne par les pays du Golfe. «Quand on balance des drones suicides face aux pays du Golfe, ces derniers ne veulent plus entendre parler de ce régime.»

Son témoignage prend une tournure plus intime lorsqu'il évoque son attachement à la France. Franco-libanais, fils et petit-fils d'anciens combattants français, son grand-père fut secrétaire général de l'Association des anciens combattants français au Liban. Il rappelle que la France avait accueilli l'ayatollah Ruhollah Khomeiny avant son retour à Téhéran à bord d'un avion d'Air France. «On l'a fait atterrir à Téhéran… Et quatre nuits après, comment les Iraniens ont remercié la France ? Avec l'attentat du Drakkar», raconte-t-il, amer.

Pascale, plus mesurée dans le ton, partage néanmoins l'idée d'une recomposition stratégique. «Je ne suis pas experte en géopolitique, mais je pense que la stabilité du Liban passera par des accords durables avec Israël.» Elle se tourne, inspirée, vers les pays du Golfe : le Koweït, le Qatar, Dubaï, l'Arabie saoudite. «Quand il y a une vision claire et des relations stables avec les États-Unis, le développement suit.» Mais elle nuance aussitôt : «Je suis optimiste, mais avec mesure. Les réformes prennent du temps. Et il faut des leaders intègres, porteurs d'une vision.»

Prudence et recomposition: «Wait and See»

D'autres personnes interrogées optent pour la retenue. C'est le cas de Shirine. Elle résume son sentiment en trois mots: «Incertain mais porteur d'espoir.» Pour elle, tout dépendra de la réalité des réformes. «Si l'aspiration au changement est réelle, si les dirigeants privilégient l'intérêt collectif plutôt que les logiques de confrontation, alors oui, quelque chose peut émerger.» Elle marque une pause avant d'ajouter, lucide : «Mais la région a déjà connu trop de secousses. On verra bien.»

À son tour, Rania parle d'un moment charnière. «Nous sommes à la croisée des chemins : soit une grande prospérité grâce à des changements radicaux, soit une période extrêmement instable.» D'un ton réaliste, elle estime qu'il est «trop tôt pour juger». Selon elle, beaucoup dépendra de la clarté, ou non, de l'agenda américano-israélien.

Pour Kareen, «le Liban est un sismographe». Ce qui s'y passe reflète, selon elle, les tensions plus larges entre la Syrie, la Palestine, l'Iran, le Golfe et la Méditerranée. «On est à un moment de recomposition identitaire. Les grands récits idéologiques s'effondrent. Les États-nations sont en crise. Mais il y a aussi l'émergence de nouvelles voix culturelles et citoyennes.» Elle insiste sur cette conscience précoce du fragile: «On apprend très tôt en tant que Libanais que la stabilité est une exception, pas une règle. L'avenir n'est donc pas imaginé comme une promesse confortable. C'est un équilibre à négocier en permanence.»

La peur d'un débordement : le Liban à bout de souffle

Chez Joe, c'est l'inquiétude qui domine. «L'avenir de la région est en pleine ébullition, nous sommes devant une inconnue.» Sa crainte est simple: «J'espère que la guerre ne va pas atteindre le Liban.» Il dresse un constat sans appel: «Avec nos problèmes politiques, économiques, sociaux, religieux… on en a déjà assez sur la planche.» Pour Joe, le pays n'a plus les ressources pour encaisser un nouveau choc.

Cette peur traverse d'autres témoignages en filigrane. Même parmi les plus optimistes, l'idée d'une transition chaotique revient. La chute d'un régime, si elle se confirme, ne garantit ni stabilité immédiate ni paix automatique. Vacance du pouvoir, luttes internes, recomposition des alliances, possibles représailles : les scénarios restent multiples.

Un moment historique, entre vertige et espoir

Tous, pourtant, s'accordent sur un point : quelque chose s'est brisé le 28 février. La région est entrée dans une phase nouvelle dont on voyait déjà les prémisses. Pour Jacques et Philippe, c'est clairement «la fin d'un cycle» vieux de quarante ans, celui d'une idéologie mortifère exportée par la force. Pour Pascale, «une recomposition stratégique est en marche».

Mais pour Shirine, Rania ou Kareen, la page reste encore difficile à lire. «Nous sommes devant une inconnue», insiste Joe. Une nouvelle séquence s'ouvre, oui, mais nul ne peut encore en mesurer l'issue.

Au Liban, pays fragile et hypersensible aux secousses extérieures, l'heure est à la fois à l'espoir et à la prudence. Entre la tentation de croire à une paix durable et la mémoire vivace des désillusions passées, les Libanais avancent avec cette lucidité chevillée au corps par l'épreuve.

Car dans cette partie du monde, l'Histoire ne se regarde pas de loin. Elle se vit. Elle s'invite au quotidien dans les foyers, dans les conversations, dans les silences et dans les non-dits.

«Turning Point» il y a peut-être. Reste à savoir s'il marquera enfin le début d'une stabilité régionale et d'une souveraineté libanaise retrouvée ou l'ouverture d'un nouveau chapitre teinté d'incertitudes.

Parmi les témoignages recueillis, celui de Kareen a particulièrement marqué notre journaliste: «On apprend très tôt, en tant que Libanais, que la stabilité est une exception, pas une règle. L'avenir n'est donc pas imaginé comme une promesse confortable. C'est un équilibre à négocier en permanence.»

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