La Békaa sous frappes: anticipation d’un choc entre Washington et Téhéran ?
©Ici Beyrouth

Les frappes israéliennes dans la Békaa se sont intensifiées ces derniers mois, élargissant nettement le théâtre des opérations au-delà du Liban-Sud. Jeudi, une vingtaine de raids aériens ont visé différentes zones de la région, dont les hauteurs de Chmestar, Bouday, Nabi Chit, Jrebta et Taraya, ainsi que les hauteurs du Hermel, faisant au moins un mort et 29 blessés.

Si Tel-Aviv affirme viser des infrastructures militaires du Hezbollah (huit complexes militaires appartenant à la force Radwan du Hezbollah ont été ciblés, jeudi, dans la région de Baalbeck, selon son communiqué), la question qui pourrait également se poser est la suivante: que cherche réellement Israël? S’agit-il d’un prélude à un affrontement régional plus large, notamment avec l’Iran, ou d’une stratégie autonome, inscrite dans une logique de gestion permanente de la menace?

Pour le général à la retraite Khalil Hélou, interrogé par Ici Beyrouth, la réponse est claire: il ne s’agit pas d’une opération destinée à «en finir» avec le Hezbollah, mais d’une stratégie d’érosion progressive et, surtout, préventive.

Une élimination totale «irréaliste»

«Disons-le une fois pour toutes. Il n’est pas possible d’en finir complètement avec les armes et les infrastructures du Hezbollah au Liban», affirme le général Hélou. Selon lui, une telle opération nécessiterait «80.000 soldats israéliens au Liban et deux ou trois jours d’aviation avec une centaine de raids par jour», un scénario qu’il juge irréaliste, tant sur le plan militaire que politique.

Ce constat rejoint les enseignements tirés par la formation pro-iranienne au lendemain de la guerre de 2006. Depuis, le Hezbollah a profondément enterré et dispersé ses capacités, notamment dans des zones civiles et montagneuses, rendant toute élimination extrêmement coûteuse et risquée. Plutôt qu’une destruction définitive, Israël mènerait donc ce que l’expert militaire qualifie de stratégie de la «tondeuse à gazon».

L’expression, déjà utilisée dans les milieux sécuritaires israéliens pour décrire la gestion des capacités du Hamas à Gaza, renvoie à une logique d’usure périodique: frapper, évaluer, affaiblir, recommencer.

«Quand le gazon pousse, on le coupe», résume le général Hélou. Concrètement, cela signifie que les forces israéliennes identifient des objectifs, procèdent à des frappes, évaluent les dégâts via imagerie aérienne et satellitaire, puis ajustent.

Cette approche s’inscrit dans la continuité de la doctrine israélienne dite de la «guerre entre les guerres», connue en hébreu sous l’acronyme MABAM (Milhama Bein Milchamot). Développée en 2013 par l’establishment sécuritaire israélien, elle vise à mener des opérations militaires limitées, ciblées et répétées, sans basculer dans une guerre ouverte. La logique n’est pas de déclencher un conflit régional majeur, mais de maintenir l’adversaire en dessous d’un certain seuil capacitaire. Il s’agit d’agir de manière préventive, souvent dans une zone grise stratégique, afin de retarder l’accumulation de missiles de précision, de systèmes de défense aérienne avancés ou de technologies susceptibles de modifier l’équilibre militaire.  

Appliquée au Liban, et plus particulièrement dans la Békaa actuellement, cette doctrine signifie que les frappes ne visent pas nécessairement à éliminer définitivement les capacités du Hezbollah, mais à en contrôler l’évolution, à en perturber la modernisation et à réduire sa liberté d’action. Autrement dit, frapper régulièrement pour éviter d’avoir à livrer une guerre totale plus coûteuse à l’avenir.

Au Liban-Sud comme dans la Békaa

L’intensification des frappes dans la Békaa n’est pas anodine. Cette région constitue historiquement un couloir logistique entre la Syrie et le Liban. Elle offre également une profondeur stratégique, éloignée de la frontière sud.

Selon le général Hélou, la Békaa représenterait «la réserve stratégique du Hezbollah», notamment en matière de missiles de moyenne et longue portée, de l’ordre de 200 à 300 kilomètres. L’enjeu serait d’éloigner ces capacités de la frontière israélienne et de réduire leur disponibilité opérationnelle.

Plusieurs centres de recherche indépendants, dont l'américain Institute for the Study of War (ISW), documentent continuellement l’évolution des frappes israéliennes et leur extension géographique. Leurs analyses, basées sur des images satellites commerciales et des communiqués militaires, confirment une focalisation accrue sur les infrastructures logistiques et les réseaux de commandement.

De son côté, le Wall Street Journal souligne depuis des mois la volonté israélienne de limiter l’accumulation de missiles de précision au Liban.

Il demeure toutefois impossible d’estimer avec précision l’ampleur des destructions infligées. «Ni l’armée libanaise ni aucune source indépendante ne peuvent fournir une évaluation fiable du nettoyage effectué», reconnaît le général Hélou.

Un message à Téhéran ?

La question d’un lien entre ces frappes et une éventuelle attaque américaine contre l’Iran revient régulièrement dans les cercles militaires et diplomatiques.

On rappelle que les États-Unis ont renforcé leur présence militaire dans la région, notamment par le déploiement de groupes aéronavals articulés autour de porte-avions, accompagnés de destroyers et de bâtiments de soutien. Washington a laissé entendre que, si les négociations avec l'Iran n’aboutissaient pas, l’option militaire resterait sur la table.

De son côté, le Hezbollah a indiqué qu’il pourrait se tenir à l’écart en cas de frappes américaines ponctuelles et limitées. En revanche, dans l’hypothèse d’une attaque d’ampleur susceptible de menacer les fondements du régime iranien, notamment le Guide suprême, Ali Khamenei, la formation pro-iranienne s’est dite prête à riposter.

Dans ce contexte, pour le général Khalil Hélou, les frappes israéliennes dans la Békaa s’inscrivent dans une logique préventive: maintenir le Hezbollah sur la défensive, perturber ses mouvements et réduire sa liberté de manœuvre. «Quand ils frappent, ils laissent le Hezbollah occupé à se protéger plutôt qu’à préparer une offensive», explique-t-il.

Il n’en demeure pas moins qu’à ce stade, rien ne permet d’affirmer l’existence d’une coordination directe en vue d’une frappe imminente contre l’Iran. En revanche, dans l’hypothèse d’un affrontement israélo-iranien, le Hezbollah constituerait indéniablement un levier de pression majeur pour Téhéran, qui décide en dernier ressort. Le général Hélou rappelle, à cet égard, que le Hezbollah fait partie intégrante de l’axe de la résistance piloté par l’Iran. En cas d’escalade majeure, la capacité d’ouverture d’un front massif depuis le Liban dépendrait donc largement d’un calcul stratégique iranien.

Au vu des éléments disponibles, la Békaa apparaît comme un maillon clé d’une confrontation à bas bruit mais structurelle entre Israël et l’axe pro-iranien. Reste à savoir jusqu’où cette logique de «tondeuse à gazon» peut contenir l’escalade sans la provoquer.

 

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